Propos d'un hurluberlu

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mardi 12 mai 2009

Le Bannissement

Le BannissementRevu hier soir Le Bannissement, d'Andreï Zviaguintsev. De l'auteur, j'avais énormément apprécié Le Retour, son premier film qui pour un coup d'essai était un coup de maître —il reçut d'ailleurs le Lion d'Or à Venise, chose exceptionnelle pour un film de débutant. C'était l'histoire de la confrontation difficile d'un père distant avec ses enfants qu'il avait quitté dix ans auparavant. On retrouve dans Le Bannissement l'acteur qui incarnait le père, Konstantin Lavronenko. Et justement, une des questions majeures du film est celle de la paternité, envisagée sous un angle métaphysique, voire théologique. Un autre abîme métaphysique qu'ouvre le film concerne l'amour —le couple du film l'a perdu, peut-il espérer le retrouver? Autour de ces enjeux très sommairement résumés nous est narré comment une famille part à la campagne, et le drame qui la déchirera.

"Épure" est le mot qui résume formellement le film: jeu des acteurs froid, dialogues brefs et peu nombreux, décors réduits à leur plus simple expression, scénario d'une simplicité évangélique et d'une profondeur philosophique abyssale. Il est d'autant plus difficile de rendre compte du film que ce qui s'y joue, en raison sans doute de cette épure même, dépasse de beaucoup la parole: derrière ces formes simplifiées à l'extrême, on plonge en fait dans des vertiges métaphysiques dont il est extrêmement ardu de rendre compte. Aussi, en raison de cette difficulté-même, je conseille tout simplement aux lecteurs de se lancer dans ce film subtil, pour tenter de saisir les abîmes complexes dans lesquels il nous plonge... et je m'arrête là.

dimanche 19 avril 2009

Bouge pas, meurs et ressuscite

Bouge pas meurs et ressusciteRevisionnage hier soir de Bouge pas, meurs et ressuscite, premier film de Vitali Kanevski (1990). En 1947, sous Staline, en Sibérie, près d’un camp de travail où sont parqués notamment quelques prisonniers de guerre japonais (mais pas seulement), deux enfants, l’intrépide garçon Valerka et la fille plus réfléchie Galia, apprennent à survivre. La force du film semble venir de ses défauts même; ou plutôt de ce qui dans un certain cinéma serait considéré comme des défauts: les cadrages et les placements sont souvent approximatifs, on n’a pas une image léchée et surtravaillée, le scénario est très elliptique. Mais là n’est pas l’essentiel pour le réalisateur: ce qui compte, ce sont ces deux jeunes personnages fabuleux de vitalité, d’innocence et d’imprévoyance dans un univers marqué par la folie des adultes et la dureté des conditions de vie. Cela fait autant de vie qui explose dans le cadre, autant de vitalité enfantine qui surgit au mépris d’une construction linéaire et transparente du récit, mais au profit d’une ravissante liberté de style conforme à l’insouciance enfantine qu’il dépeint. En arrière-plan cependant, c’est un tableau guère réjouissant de la Russie de l’après-guerre, des privations et des persécutions qu’elle opère —tableau qui n’a été rendu possible que par la glasnost gorbatchevienne sous laquelle le film a pu se monter. On assiste à la folie des hommes que le régime entend détruire, à la misère quotidienne, aux expédients employés pour tenter de survivre au milieu d’une pauvreté générale. C’est plutôt glauque, donc.

Mais au milieu de tout ça, il y a l’enfance, avec ses (grosses) bêtises et ses inventions, face à des adultes plutôt absents —et plutôt durs, sinon fous, dès lors qu’ils sont présents. Valerka, attachante graine de délinquant, et Galia, son amie plus posée, sont joués par deux acteurs fascinants: ils ont un naturel et une présence qui tient littéralement ce film. On s’attache aux personnages bien plus qu’à l’histoire, pleine de trous, de non dits qu’il faut savoir remplir: car ce sont les deux enfants le vrai sujet du film, et le naturel incroyable avec lequel ils jouent a de quoi captiver indépendamment des avancées du scénario. Scénario néanmoins très réussi, puisqu’il n’est jamais lourdement didactique, et qu’il offre un panorama presque documentaire d’une réalité historique longtemps tue dans le régime soviétique.

À ranger dans la série des chefs-d’oeuvres sur l’enfance, aux côtés des 400 coups, de L’enfance nue, de L’enfant sauvage et Allemagne année zéro. Et plein d'autres que j'oublie certainement...

dimanche 30 novembre 2008

Alice dans les villes

Alice dans le villesJe me souviens qu'il y a de nombreuses années maintenant, je m'étais rendu au Forum des Images pour assister à une projection d'Alice dans les villes, de Wim Wenders —cinéaste alors inconnu de moi. Et bien qu'aujourd'hui j'aie vu quelques uns de ses films, je dois avouer que je n'ai pas une très bonne connaissance de son oeuvre, toute intéressante qu'elle m'apparaisse par ailleurs. J'étais donc fort avide de découvrir ce cinéaste... mais, hélas, pour de complexes raisons juridiques, la copie, par ailleurs en mauvais état, n'avait pu être projetée —mais cela m'avait permis de découvrir Dodes'kaden de Kurozawa, que je n'avais pas vu et qui fut projeté à la place de la bobine manquante. Aussi, dès que je vis que le film était enfin ressorti en DVD, me suis-je empressé de l'acheter pour combler cette regrettable lacune de ma culture cinéphilique.

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vendredi 17 octobre 2008

Tabou

TabouIl m'arrive parfois de faire des classements personnels à la con (mes chansons préférées, les meilleurs albums de ma discothèque, etc.); j'ai cependant très vite arrêté de faire mon classement des films préférés, car depuis plus de dix ans Tabou de Friedrich Wilhelm Murnau reste pour moi l'indétrônable Meilleur Film du Monde, tout innombrables que soient les concurrents sérieux à cette place de Numéro 1 (Les fleurs de Shanghai, Psychose, Lolita, etc. ). Je viens encore de revoir cette merveille, et décidément tout me paraît parfait dans ce film; la grâce, l'épure, la beauté caractérisent le moindre plan; l'actrice—non professionnelle comme tous les acteurs du film— qui joue le rôle de Reri est d'une photogénie parfaite, son sourire comme ses pleurs crèvent l'écran et me touchent à chaque fois en plein cœur; le récit, qui mêle au documentarisme de Flaherty la magnificence du style de Murnau, est d'une simplicité émouvante et tragique. C'est le chant du cygne aussi bien du cinéaste, dont c'est la dernière œuvre car il mourra peu avant la première du film, que du cinéma muet (le film est réalisé en 1931), et l'auteur atteint là le sommet de son art.

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samedi 16 août 2008

Gomorra (le film)

Gomorra, le filmAyant récemment lu (en langue italienne, s'il vous plaît) Gomorra de Roberto Saviano, je ne pouvais manquer d'aller voir son adaptation cinématographique (site officiel), dernier Grand Prix du Jury à Cannes. Je dois dire que j'étais de prime abord fort curieux de savoir à quoi pouvait bien ressembler le film, sachant que le livre dont il s'inspire ne contient ni personnage récurrent, ni les habituels ressorts scénaristiques que l'on retrouve dans les romans: il s'agissait d'un texte à mi-chemin entre le reportage journalistique et le roman social. D'ailleurs, le succès de l'ouvrage doit beaucoup non à ce qu'il révèle (déjà en partie connu et reconnu), mais à son style enflammé, emporté, aux descriptions sèches, dures et froides de ce monde sans pitié expliquant ce que Camorra veut vraiment dire: ce n'est plus l'énième article de journal consacré aux meurtres et trafics mafieux de Campanie, mais une bombe littéraire lancée à la gueule des Italiens, montrant au pays et à l'Europe la face cachée de l'économie: celle de la criminalité écologique, du trafic de drogue, de la misère, des taux de chômage explosifs, des trafics d'armes où le prix de la Kalashnikov est le seul vrai indicateur du niveau des Droits de l'Homme. Roberto Saviano est menacé de mort, et vit donc aujourd'hui sous protection policière; dans un continent où certains nous annoncent que la seule menace à la liberté d'expression viendrait de l'Islam, il est bon de rappeler qu'il existe au coeur de l'Europe quelqu'un qui risque sa vie pour le seul fait d'avoir exercé son droit à la libre expression, et que cette menace vient non pas de barbus fanatiques, mais d'européens "de souche" froidement criminels.

Comment donc adapter un texte comme Gomorra? Matteo Garrone, le réalisateur, et ses scénaristes ont pioché cinq histoires du roman et ont choisi de les scénariser à partir des éléments donnés par Saviano (qui d'ailleurs a participé à l'écriture du scénario); les cinq récits se chevauchent et se recoupent en partie. Avant de continuer plus avant, voici ce qu'en retranscrit la bande annonce (partielle, forcément partielle):

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dimanche 1 juin 2008

Le syndicat du crime

Le syndicat du crimeLe syndicat du crime est, si j'en crois le long livret accompagnant l'édition de la trilogie en DVD, le film qui a explosé les records du box-office hong-kongais, dont les productions s'enlisaient dans la surexploitation des recettes du wu xia pan vieilles et usées jusqu'à la corde; c'est le film qui a révélé aux Hong-kongais et surtout au monde entier que John Woo était un putain de cinéaste qu'il fallait désormais considérer comme un des génies du polar, au même titre que Melville, par exemple; c'est le film qui a démontré que Chow Yun Fat avait l'étoffe des grandes icônes du cinéma, et qui a fait de lui une star renommée dans toute la Chine, tous les Chinois essayant à l'époque d'imiter la nonchalance désabusée de son attitude et son style vestimentaire. Bref, c'est un peu LE film qui a fait comprendre à ses spectateurs que quelque chose se passait au cinéma en Extrême Orient, et qu'il serait bon de s'y intéresser.

Seulement, moi je viens après la tout ça. C'est à dire qu'avant de voir Le syndicat du crime, j'ai vu The Killer, Une balle dans la tête, À toute épreuve, Volte-face et le très dispensable Paycheck. Que des films  de John Woo postérieurs à cette révolution économique et esthétique que fut pour le cinéma de Hong Kong A Better Tomorrow (titre original, largement meilleur que la traduction française). Donc mon opinion en tant que spectateur est un peu biaisée, car je vois ce film en sachant ce qui a eu lieu après. Je sais donc que l'auteur est un dieu du montage, un génie de la mise en scène de gunfights passionnément interminables, un type qui réussit à nous scotcher devant des scènes d'un irréalisme total. Mais je sais aussi qu'à mon sens le très gros défaut des films de John Woo, c'est que leur scénario est généralement complètement bidon: ce qui fait que même si je me laisse porter avec plaisir par la réalisation virtuose du cinéaste, je suis globalement déçu par l'histoire qui ne tient jamais debout, est souvent une succession de poncifs —l'importance de l'amitié, le sens du sacrifice, le courage, les gentils contre les méchants, blablabla— et dans laquelle les scènes de dialogues sont de simples transitions entre deux plus jouissives scènes de combats où les gentils mettent la branlée aux méchants en prenant au passage une ou deux balles non mortelles dans le corps. Ainsi, Une balle dans la tête, considéré pourtant comme un des films les plus personnels de son auteur, me semble scénaristiquement une resucée mal agencée  et trop décousue de Voyage au bout de l'enfer du génial Cimino: je ne crois pas aux personnages, à mon sens trop caricaturaux, et ce qui est censé devenir progressivement le drame d'une amitié forte qui se déchire confrontée aux horreurs de la guerre n'a rien de l'ampleur tragique et du génie épique de son modèle américain. 

Et nonobstant mes critiques envers John Woo, j'aime toujours autant voir ou revoir ses films: son talent dans la mise en scène des combats infinis me procure un tel plaisir de spectateur que je suis prêt à supporter ses personnages archétypaux, voire stéréotypés, et ses scénarios rachitiques et prévisibles. Le syndicat du crime manquait donc à ma connaissance de son cinéma, or, c'est apparemment par lui que tout a commencé, que John Woo est devenu une star, Hong Kong un continent cinématographique et le polar un genre chinois. Pour moi qui ai vu et connais ce qui a suivi, cela revient à voir un dessin préparatoire à la fresque du Jugement Dernier de la Chapelle Sixtine: un brouillon maginifique, mais un brouillon quand même lorsque l'on connaît la majesté de l'oeuvre qu'il préfigure; car de fait on retrouve les archétypes du cinéma de Woo —les gangsters à l'ancienne dépassés par le manque d'honneur de la nouvelle criminalité de Hong Kong, le sens de l'amitié, le combat à mort seul contre tous ou presque, etc.—, on retrouve son talent pour la mise en scène de fusillades surréalistes, mais à mon sens on n'atteint pas encore l'épure parfaite que le cinéaste offrira dans The Killer, ou la folie furieuse et gratuite de À toute épreuve (où le cinéaste s'amusait filmer à l'envi des gunfights impossibles et monstrueux pour la seule gageure personnelle). On retrouve donc dans Le syndicat du crime tout ce que l'on connaît des structures et des mécanismes du cinéma de Woo, avec leurs éternels défauts, mais on voit bien qu'on n'atteint pas la maîtrise des films postérieurs. Et pour ce qui est des reproches que personnellement je ne cesse de faire envers ce cinéaste... ben, rien de neuf, vraiment: je n'ai pas cru deux secondes à l'histoire qui tient sur un ticket de métro, et si l'on assiste à la création d'une dégaine unique (comme avaient pu l'être celles de John Wayne ou de Bogart en leurs temps) grâce au jeu d'acteur novateur de Chow Yun Fat, on suit des archétypes plus que des personnages. Mais je pense aussi que ce reproche que je ne cesse de faire au cinéma de John Woo n'est finalement que la condition nécessaire au plaisir que j'éprouve à contempler ses gunfights magistraux: pour céder au plaisir et croire à l'irréalisme le plus complet dans l'organisation des fusillades (où l'on tire un nombre de balles incalculables pour atteindre l'adversaire), il faudrait nécessairement que ceux qui y prennent part soient les personnages les plus abstraits possibles. Auquel cas les défauts que j'attribue à John Woo seraient tellement indissociables de son style que je ne suis pas prêt de les voir disparaître...

lundi 31 mars 2008

La quatrième nuit excentrique

J'étais présent samedi dernier à la quatrième édition de la nuit excentrique, une production originale de la Cinémathèque française et de l'incontournable nanarland, hilarante et richissime encyclopédie en ligne du nanar. Chaque année, donc, ce formidable site cinéphage et la plus grande institution cinéphile française organisent une nuit spéciale consacrée au nanar dans ses formes les plus réjouissantes, et plus généralement dédiée à tout un pan de sous-culture reléguée aux oubliettes de l'histoire du cinéma en raison de sa profonde et générale —mais hilarante— nullité esthétique. Ce n'est donc pas une nuit permettant au cinéphile rigoureux et rigoriste —que je suis sans doute par ailleurs — de réfléchir, par exemple, aux rapports conceptuels entre le jeu bressonien et l'esthétique dépouillée d'Ingmar Bergman au début des années 60. Mais ce sont plus de dix heures de folie sur pellicule, projetée dans une ambiance survoltée où l'on déploie frénétiquement ses zygomatiques et où l'on détruit collectivement et définitivement de nombreux neurones.

Cette nuit — incontestablement la plus drôle de l'année— a été sans doute un des événements culturels les plus hype auxquels il m'ait jamais été donné d'assister. L'obtention des places fut un sport d'endurance, de rapidité et de calcul où la moindre minute pouvait être décisive pour définir qui était in et qui était out. Et si, moi qui ai si peu de prédisposition pour le sport en général, j'ai pu faire partie des heureux titulaires d'une réservation, c'est uniquement grâce à mon abonnement Libre Pass à la Cinémathèque qui m'a évité d'avoir à faire deux heures de queue le 12 mars pour réserver une place tant recherchée (et retirer en même temps une place pour une amie), en entrant à midi dans la file réservée aux rares abonnés qui étaient intéressés par l'événement, queue minuscule comparée à la file d'attente des non-abonnés. Ceux qui avaient fait le choix de réserver via le net devaient faire preuve d'une grande célérité, car toutes les places furent allouées au bout de seulement trois minutes. Et il ne restait aux malheureux dépourvus de place, et désirant plus que tout entrer le 29 mars à 20h30 dans la salle Henri Langlois de la Cinémathèque, qu'à faire preuve de patience en commençant une queue dès midi le même jour. Personnellement, si je n'avais pas réussi à obtenir deux places le 12 mars à midi, j'aurais —déçu— renoncé à cette nuit excentrique, car il était pour moi hors de question de faire la queue 8 heures pour voir quatre nanars et d'innombrables extraits. Jean-François Rauger, programmateur à la cinémathèque et brillant Monsieur Loyal de la nuit, semblait d'ailleurs à la fois surpris et un peu triste d'un tel succès — "on passe aussi des films intéressants à la cinémathèque, hein, faut venir aussi à ceux-là quand même". Et d'une certaine façon, je comprends son désappointement: c'est quand même dingue que l'événement le plus couru de la Cinémathèque soit la nuit où passe le pire du pire (mais aussi le plus drôle) de la production cinématographique...

Mais passons sur ces remarques liminaires pour en venir à la nuit proprement dite. Inaugurée comme le veut la tradition par LA réplique-culte nanarlandaise, hurlée par la majorité de la salle (dont moi), la soirée fut ensuite courageusement et brillamment présentée par un Jean-François Rauger dont la fatigue augmentait à vue d'oeil (et la chemise s'ouvrait) à mesure que la nuit avançait. Après la description générale du déroulement des festivités nanardeuses, nous eûmes droit à une première salve d'extraits et bandes-annonces qui laissaient facilement supposer que la suite du programme et la folie de l'ambiance allaient être proprement hallucinantes. Un pétomane délivrait avec tout le talent de son art un concert magistral, des extraterrestres mutiques aux costumes moulants et ultrakitsch —parmi lesquels Christopher Lee— menaçaient d'envahir la terre en kidnappant une innocente famille en voiture. Puis vint une succession vidéo d'extraits montés par l'équipe de nanarland, avec un montage très professionnel jouant sur des effets de rimes, d'échos et de raccords entre les différents morceaux choisis du pot-(très)-pourri. Malheureusement, le court livret énumérant les extraits projetés ne mentionne pas ceux des montages vidéos, et je ne peux donc que citer de mémoire —et imparfaitement— les passages les plus défoncés: avec le doublage apocalyptique d'un asiatique déplorant le décès brutal de sa famille, ce fut comme si l'assistance avait inhalé une dose massive de gaz hilarant; sinon, deux jeunes femmes au langage ordurier s'affrontèrent dans un combat de moto absurde; et de peur de me mélanger les pinceaux avec les suivantes suites d'extraits, je préfère cesser ici la description du montage nanarlandais pour poursuivre avec les bandes annonces sur pellicule de la cinémathèque. L'incoyable Hulk, tout d'abord, annoncé comme un terrifiant film de super-héros, puis un douteux Dawn of the Mummy, plus drôle que réellement effrayant, une fiction putassière sur les dangereux mais surtout involontairement comiques Trottoirs de Bangkok, un tragique et censément érotique drame amoureux intitulé Mon corps a soif de désir face auquel mon corps avait beaucoup le désir d'en rire, la bande annonce du film des Village People Rien n'arrête la musique (d'où l'on déduisait que rien n'arrête non plus la connerie) et enfin, mais je ne m'en souviens plus, Désirs inassouvis.

C'était alors que commença le premier film, qui traditionnellement est le film de "patrimoine" français proposé par la Cinémathèque afin qu'elle remplisse sa mission. Ainsi l'année dernière, nous pûmes admirer "L'île au femmes nues", comédie naturiste ratée et interminable, rachetée par l'inoubliable présence de Pataflan et par le jeu monstrueux de l'acteur principal. Cette année, le choix était autrement plus déjanté, avec un chef-d'oeuvre involontairement très comique produit, réalisé, écrit, distribué et exploité par Émile Couzinet, le roi de l'intégration verticale de l'industrie cinématographique et du nanar à la française: Le Congrès des Belles-Mères. Je ne reviendrai pas trop sur l'intrigue improbable et les jeux de mots navrants du Sieur Couzinet — par exemple: "-ce faisant... -un faisan? quel faisan?". Simplement le spectacle était tout autant sur l'écran que dans la salle: il faut avoir vu une salle entière entonner d'une même voix le refrain absurde de Vincent Scotto pour comprendre ce que pouvait être l'atmosphère surchauffée et délirante. Il faut avoir entendu une demi-heure avant la fin un spectateur implorant "Achevez-moi" pour comprendre ce que cette épreuve souvent hilarante pouvait comporter également d'abnégation cinéphile et de courage collectif. Il faut avoir applaudi aux cascades, aux chansons, aux péripéties interminables et aux jeux de mots époustouflants —allez, encore un: "nous voici décapitées en ce moment capital"— pour comprendre le quatorzième degré inhérent à ce genre de visionnages. Et il faut avoir ri aux dépens du film plus que du film pour apprécier pleinement toute la saveur particulière d'un nanar de patrimoine, qui tel un vin millésimé se bonifie avec le temps, vieilli en fût de chêne dans les caves de la cinémathèque et même restauré impeccablement par les archives du film

Après une pause méritée, histoire de reprendre des forces, du café et de fumer deux cigarettes, nous enchaînâmes avec un brillant jeu concours où l'on pouvait gagner des DVD de nanars édités par Bach Films: il s'agissait de tester la culture nanardesque de l'assistance en trouvant le titre des films dont de rapides résumé nous étaient lus par les excellents animateurs nanarlandais. J'eus beau lever la main plusieurs fois en connaissant la réponse qu'il fallait donner, je ne fus pas choisi par les animateurs. Les cinq personnes ayant correctement répondu se retrouvèrent sur scène pour répondre à un quizz assez complexe: il fallait trouver comment finirait une séquence de Sheena, reine de la jungle, dont le début nous était présenté. Test fort savant, car personne ne pouvait savoir —ni n'a d'ailleurs su— quelle serait l'improbable suite. Le gagnant fut donc l'inventeur de la solution la plus brillamment stupide, la plus nanardement crédible, celle donc qui eut le plus de succès à l'applaudimètre. Commencèrent ensuite des extraits encore une fois tous plus délirants les uns que les autres, où se mélangeaient des araignées géantes, des fourmis monstrueuses en 3D, de belles türkisheries, une comédie musicale indienne à fortes tendances homo-érotiques, les dinosaures recalés du casting de Jurassic Park pour cause d'effets spéciaux ridiculissimes, une version bien peu pasolinienne mais très idiote des Contes de Canterbury (Canterbury interdit).

Vint alors le deuxième film, une pure merveille issue du pays magique du n'importe quoi, où l'imagination crétine est sans limite, où le cabotinage est inouï, où les idées de scénario à la con s'enchaînent sans répit: Karaté Olympia, dont James Ryan est l'inoubliable acteur principal. L'histoire: un ancien officier nazi veut prendre sa revanche sur un obscur épisode de la seconde guerre mondiale, à cause duquel il fut déshonoré et démis de ses fonctions par Hitler en personne; il décide donc, dans les années 80, d'entraîner des karatékas dans le désert namibien afin de lutter contre un ancien officier japonais reconverti en marchand de diamant. Mais un karatéka épaulé par un nain et amoureux d'une niaise saura déjouer ses plans. Que dire de plus après ça? Il faut l'avoir vu pour le croire, et je crains que toute autre description n'apparaisse superflue, vu la forte dose de connerie qu'a demandé le long-métrage. Pour en savoir plus, cliquez sur le lien renvoyant à la chronique de nanarland, vous aurez un aperçu des qualités d'acteur de James Ryan.

Après la seconde pause, tout aussi caféinée et enfumée que la première, nous pûmes partir pour une troisième et avant dernière série d'extraits, où se mélangeaient un ridicule monstre extraterrestre capable de se reproduire par son sang verdâtre, le Numéro 1 des services secrets, roi de la gâchette et de la mitrailleuse lourde, d'obscurs films érotiques tyroliens à l'humour kolossal, un extrait de Wendigo où le remplissage de pellicule est élévé au rang d'art du dialogue inepte, une succession d'effets spéciaux faits de connerie synthétique déposée sur l'écran à la truelle numérique, une vision de l'avenir aussi kitsch que savoureuse (2027, Les Mercenaires du futur), une version cinématographique de l'art putassier de Monsieur Philippe Gérard de Villiers (Brigade Mondaine: la secte de Marrakech), un aperçu de plus des casseroles du talent d'acteur de Florent Pagny, la bande annonce du Bras armé de Wang Yu contre la guillotine volante (quatrième et interminable film projeté l'année dernière à la nuit excentrique), la bande annonce d'un docu-fiction sur l'adultère que l'Église ferait bien de regarder pour comprendre vraiment le sens profond du message du Christ. De quoi encore une fois rire tout son soûl avant d'entamer ce qui serait l'avant dernier film de la soirée.

Hurlements II est une pure merveille de nanaritude, le mètre étalon du film d'horreur raté, le chef-d'oeuvre absolu en matière de plans-nichons inutiles. Tout commence par un enterrement, mais la scène théoriquement triste est vite rendue comique par un Christopher Lee déclarant avec le plus grand sérieux à une proche de la défunte: "votre amie était un loup garou". La suite est encore plus con, et se mélangent allègrement loup-garous triolistes et partouzards, lunettes de soleil du plus bel effet, hurlements d'humains imitant le loup, un nain, une scène de sexe rapide entre les deux héros, des explications biscornues sur le réveil de la cheftaine des loups-garous, des cérémonies ridicules à base de yaourt vocal et de sang séché et enfin un générique final magistral dans l'expérimentation nanarde et dans l'exposition des talents de Sibyl Dannah. Une pure merveille, un vrai plaisir, une profonde connerie.

Pause de rigueur, deux cafés, deux cigarettes, un rappel ému et hilare des mémorables extraits que nous avions pu voir, et nous repartîmes presque aussi nombreux pour la quatrième série d'extraits —j'ai souvenir que l'année d'avant le nombre de désertions avait été plus important. Du Chuck Norris dans toute la splendeur de son talent reaganien, une gardienne-de-harem-organisatrice-de-combats-bizarres-et-dénudés, des extraits de comédies franchouillardes absurdes, un cabotinage délirant de Gérard Depardieu, des Femmes en cage à la vulgarité indépassable, des extraits de Shredder (un film atteint de débilium tremens), une improbable mais bien réelle bande annonce du Dernier Tango à Hambourg, une Mission vers l'enfer bourrée de muscles, de testostérone et de boum-boum-tchacatchacatchac, mais dépourvue de neurones, un surprenant et désopilant dessin animé pornographique.

Mais seuls les plus courageux se sentirent d'attaque pour rester éveillés jusqu'au bout de l'hongkongais Super InfraMan, sous Ultraman, donc sous-sous-Bioman, comme nous l'expliquèrent les gentils organisateurs qui présentèrent le film. Je fus de ces audacieux noctambules, et ne perdis miette de cette interminable succession de combats entre Inframan et les indescriptibles monstres venus de l'espace intersidéral, tandis qu'une bonne partie de la salle dormait du sommeil excentré des Justes excentriques. J'espérais que de vaillants intrépides capables de rester comme moi éveillés devant pareille insulte au bon goût seraient partants pour faire plonger l'assistance dans la quatrième dimension, cet espace où ensemble, tout devient possible au-delà du réel où, la fatigue et l'hallucination conséquente aidant, les cris les plus déjantés sortiraient de la bouche de spectateurs médusés par les conneries sidérales et sidérantes qu'ils avaient passé une nuit entière à absorber. Malheuresuement, la majorité de la salle somnolait, épuisée par tant de débilité sur pellicule. Il y eut cependant quelques rares cas desespérés atteints comme moi de crétinisation avancée, et l'on entendit les cris absurdes "inframan, inframan, inframan, inframan" des spectateurs implorant le personnage principal d'accomplir enfin la transmutation tant désirée et qu'il mettait trois plombes à réaliser. Des "NOOOOOOONNNNNNN" furent émis lorsqu'Inframan se retrouva en danger, quelques conseils furent lancés au personnage ("Faut arrêter la coke", "ça marche pas essaie, autre chose") pour qu'il réussisse à sauver la terre et ses habitants de la menace des monstres crétinoïdes venus de l'espace. Finalement, sans doute aidé par les conseils avisés des spectateurs avachis, Inframan sauva l'humanité, le professeur, sa fille et la terre, et nous pessentîmes que nous étions arrivé au bout de la nuit.

Au bout? Non. Un quarteron de bandes-annonces en retrait jusqu'alors, annoncées à grand renforts d'effets lumineux venus de l'espace d'un goût plaisamment douteux, résistait encore et toujours au jour envahisseur. C'est ainsi, que comme le voulait la tradition, nous terminâmes l'aventure par un banquet par une succession de bandes annonces de films pornos des anées 70. Les Bonnes Suceuses, Elle Suce à Genoux et Baiser au soleil n'étaient cependant rien face à la bande-annonce la plus trash de toutes, Les Bisounours 2...

Nous fumes heureusement récompensés de cette dernière épreuve par un petit déjeuner bien mérité (croissant café), et nous reprîmes le métro à l'heure où d'autres font la grasse matinée, pour retrouver nos pénates et rechercher dans nos lits un repos mérité et un sommeil réparateur. Mais nous fîmes avant de nous coucher une dernière prière adressée au petit Papa Noël, pour que le Dieu du nanar —le Père Pallardy, le Fils Mattéi et le Saint Esprit Weng Weng— récompense au centuple les fabuleux organisateurs de cette inoubliable nuit de folie jusqu'au bout de laquelle nous emmenèrent les démons de minuit Sybil.

Eraserhead

Premier film de David Lynch, premier coup de maître. Le film, strictement inclassable, est un pur ovni cinématographique nous faisant partager les délires angoissés d’un Henry Spencer (John Nance) qui ne cesse de cauchemarder dans une chambre. Son malheur vient sans doute qu’il n’en sort pas assez, et qu’il est très imaginatif: sa paternité est dérangée par l’arrivée d’un monstre effrayant en lieu et place de l’enfant conçu, sa voisine est une bombe sexuelle, sa femme est malade, son radiateur est une salle de spectacle, sa belle-famille une bande de fous, les poulets se découpent vivants, les chanteuses sont d’étranges créatures entre la femme-enfant et le monstre, du ciel parfois tombent d’étranges filaments visqueux et vivants, les gommes des crayons sont faits de la matière grise des têtes qui tombent du ciel. J’imagine qu’un esprit plus tordu que le mien serait capable de considérer ces visions hallucinées et hallucinantes comme des métaphores à contenu sexuel ou psychanalytiquement intéressant —les susmentionnés filaments douteux seraient des spermatozoïdes, les poulets des visions traumatisées de l’acte sexuel, etc.

Ces premiers pas dans le cinéma de celui qui à raison est aujourd’hui considéré comme un grand maître sont donc pour le moins surprenants. L’histoire? Difficile à raconter; il y en a une mais elle est aussi sommaire que les dialogues, rares et laconiques. L’ambiance? Aussi inquiétante que celle des autres Lynch, voire plus car à l’univers tourmenté du cinéaste s’ajoutent des visions bien plus horrifiques que celles déjà inquiétantes des films postérieurs. On retrouve aussi la maîtrise complète, par Lynch en personne, de l’univers sonore qui joue énormément dans les effets d’épouvante du récit: la bande son est comme une immense respiration haletante qui sous-tend presque chaque plan.

Eraserhead est un cauchemar en noir et blanc aux visions marquantes, qui n’a rien perdu de sa force, ni de son éclat.

samedi 22 mars 2008

L'Eau Froide

Hier j'ai revu L'Eau Froide, d'Olivier Assayas. C'est la version longue de La Page Blanche, et c'est encore un téléfilm produit pour la série d'Arte "Tous les garcons et les filles de leur âge" qui devint un long métrage projeté dans les salles. Je ne connais pas vraiment le travail d'Assayas —le seul autre film que j'aie vu de lui est Clean, que j'avais modérément apprécié lors de sa sortie—;mais L'Eau Froide fait pour moi partie des grands films sur l'adolescence (avec À nos amours et Les Roseaux Sauvages, et d'autres que j'oublie sans doute ici). En revoyant les scènes de la fête adolescente dans une maison abandonnée, j'ai éprouvé un pur plaisir de cinéphile, celui de voir un cinéaste pleinement libre qui prend plaisir à filmer toute la fougue de la jeunesse en quelques plans extrêmement proches des personnages (en raison de l'usage fréquent de la caméra à l'épaule), plans qui montrent en même temps toutes les incertitudes de cet âge imparfait. Surtout c'est le premier grand rôle de Virginie Ledoyen, dont on peut voir l'audition dans les bonus du DVD, et qui est vraiment absolument rayonnante dans ce rôle borderline, à la frontière entre folie déchaînée et douceur apaisée.

La bande son est géniale, proposant une compilation parfaite de mémorables morceaux des années 70 (entre autres: Me and Bobby McGee de Janis Joplin; Avalanche, de Leonbard Cohen; School's Out d'Alice Cooper; Janitor of Mercy de Nico), le scénario est suffisamment ténu pour que les personnages puissent exactement exprimer toute l'hésitation de leur âge et de leur époque, et on a l'impression que le cinéaste, avec un buget et une équipe réduite, est peut-être plus libre et enthousiaste qu'il ne l'aurait été avec des conditions de tournage plus confortable. En tous cas, il y a un enthousiasme communicatif dans la mise en scène, et bien que le sujet ne soit pas non plus joyeux, j'ai éprouvé un vrai plaisir cinéphile face à cette vision presque libertaire de l'adolescence dans les années 70.

jeudi 28 février 2008

Goodbye South, Goodbye

Je viens tout juste de revoir en DVD Goodbye South, Goodbye d'un des cinéastes contemporains que j'adule le plus, Hou Hsiao Hsien. Comme pour beaucoup de ses films, j'ai dû le voir en salle et en DVD un nombre incalculable de fois, mais cela faisait sans doute plus d'un an que je ne l'avais pas revu. Réalisé après Good Men Good Women et avant Les Fleurs de Shanghai, le film m'apparaît aujourd'hui plutôt comme un film de transition après la trilogie précédente sur l'histoire de Taïwan; d'une certaine façon, Goodbye South, Goodbye annonce Millennium Mambo, dans lequel l'auteur réussit à mon sens bien mieux à saisir le temps présent. Mais c'est une sorte d'essai volontairement inachevé, long trip halluciné qui tient compte de son échec à retranscrire des personnages contemporains aux avenirs incertains et s'agitant sans cesse dans un temps présent obscur et hésitant. D'une certaine façon, Hou Hsiao Hsien, qui jusqu'alors —si on excepte les premières comédies mièvres réalisées à ses débuts et La Fille du Nil qu'il a, je crois, un peu désavoué— n'avait filmé que le passé, le sien ou celui de son pays, cherche à saisir le présent dans son immédiateté, mais n'a pas encore trouvé le moyen d'adapter son style, fait de longs plans séquences presque fixes, à un temps présent qui lui paraît difficilement saisissable. Quand il filmait le temps présent dans Good Men, Good Women, il entrecoupait le film de splendides séquences noir et blanc reconstituant dans le film joué par le personnage principal le parcours passé d'une militante communiste taïwanaise, puis utilisait l'artifice des fax envoyés par un interlocuteur mystérieux renvoyant au passé plus récent et douloureux du personnage principal, que l'on revoyait à travers flash-backs. D'une certaine façon, Good Men Good Women était un mille-feuille temporel, où les séquences relatant le présent étaient narrés par la voix off du personnage nous relatant son rapport avec les pages qu'elle recevait quasiment depuis l'au-delà sur son fax. Le présent renvoyait sans cesse au passé: celui de l'histoire douloureuse de Taïwan, celui de l'amour malheureux de l'héroïne. Ainsi l'auteur avait encore le biais du passé pour filmer le présent.

Millennium Mambo se passe, lui, au présent, mais nous est à nouveau narré par une voix off, qui dix ans plus tard reviendrait sur son passé en parlant d'elle à la troisième personne: double distance (dans le temps et dans la phrase) pour mieux saisir le présent fugace d'une jeunesse déboussoulée. C'est là à mon sens le film où l'auteur a enfin saisi comment filmer le présent: à la distance de son style correspond la distance narrative difficile à trouver pour approcher une histoire fragmentaire. Quant à la séquence au présent de Three Times, je la mettrais de côté car je considère le film comme un film-somme où Hou Hsiao Hsien revisite son long parcours cinématographique: aussi analyser le film n'est possible pleinement que si l'on a bien en mémoire tous ses précédents films.

Dans Goodbye, South Goodbye, il n'y a pas de voix off narrant depuis l'extérieur les événements, il n'y a qu'une suite —certes magnifiquement filmée— de séquences où évoluent des personnages imprécis, et où finalement le spectateur est vraiment déboussoulé: longue errance des personnages, longue errance de la caméra qui n'hésite pas à filmer longtemps des événements insignifiants, comme si d'une certaine façon on planait dans un univers incertain, flou, éphémère. N'ayant pas trouvé la distance narrative pour nous montrer le temps présent, Hou Hsiao Hsien est complètement immergé dans un présent que ni lui ni ses personnages ne semblent pleinement saisir: d'où l'impression de long trip halluciné, qui n'est pas déplaisante, loin de là, mais qui en même temps est aussi la limite du film. C'est une expérience intéressante pour le spectateur que de voir un film ne pas savoir où il va, mais où le réalisateur montre qu'il a quand même une pleine maîtrise de ses artifices stylistiques. Hou Hsiao Hsien sait filmer, mais ne sait pas comment filmer le présent: il s'y essaie, et le film est le récit de cette expérimentation: on ne sait pas où on va et comment on y va, mais on y va quand même. L'auteur met ainsi sans cesse en danger son film. L'histoire donc? Elle importe peu, finalement. Ce qui compte, c'est de voir la mise en scène d'un présent sans cesse hésitant, incertain; du plan peut surgir la plus grande agitation comme peut lui succéder un apaisement soudain: on ne sait pas où on va, mais on prend plaisir à se laisser embarquer dans ce monde planant.

vendredi 22 février 2008

La nuit nous appartient

J'ai vu hier soir La nuit nous appartient de James Gray. C'est sans doute un des rares cinéastes dont j'ai suivi l'œuvre, car j'avais déjà vu ses deux précédents films, Little Odessa et The Yards. On retrouve dans son dernier film Mark Wahlberg et Joaquin Phoenix, deux frères dont les parcours opposés finiront par se rejoindre, deux fils d'un Robert Duvall exceptionnel. Le film est intéressant et Gray est un excellent directeur d'acteurs (Joaquin Phoenix est époustouflant). C'est du film noir classique, peut-être d'ailleurs un peu trop, mais à l'ère des héros ironiques de Tarantino et des frères Coen, le choix du classicisme est peut-être plus courageux que l'habituel post-modernisme qui baigne la relecture des codes du polar par les nouveaux auteurs hollywoodiens. Le film n'est pas un chef-d'oeuvre, mais reste plaisant, réussissant à maintenir la tension tout du long sans chercher l'effet spécial (une seule vraie scène sanguinolente, mais sinon des dialogues ciselés).

vendredi 15 février 2008

Les roseaux sauvages

lesroseauxsauvages.jpgJ’ai revu hier soir Les Roseaux sauvages, d’André Téchiné. Le titre renvoie à la fable de La Fontaine, Le Chêne et le Roseau, et ces roseaux sauvages sont quatre jeunes adolescents pendant l’année du bac, François, Maïté, Henri, et Serge. Sauvages, car ils possèdent la liberté, l’insouciance et la grâce de la jeunesse. Roseaux, car contrairement au chêne, ils plient et ne rompent pas: ce qu’ils prenaient pour des certitudes et de grandes vérités s’effrite face au monde adulte auquel ils commencent à se confronter, et c’est justement ce qui leur donne la force de grandir. Ce monde étranger qu’ils apprennent à connaître apparaît sous deux formes: la découverte de leur sexualité, et l’affrontement politique —le film se déroule en 1962 et la guerre d’Algérie se répercute sur leurs vies. Téchiné est un grand metteur en scène en ce sens qu’il donne sa chance à chaque personnage, et qu’il ne juge jamais; il fait sienne l’attitude du professeur Morelli: “vous pouvez dire “il a raison”, “il a tort”, “c’est bien”, “c’est mal”, moi je n’y arrive pas” (je cite de mémoire). Après tout, le grand drame de ce monde, c’est que tout le monde a ses raisons, et qu’il faut l’accepter. Comme il faut accepter que le corps, que le coeur n’obéissent pas à des logiques rationnelles , mais à des sentiments, des sensations, voire des pulsions. C’est cela devenir adulte: accepter l’autre, le découvrir, en comprendre les raisons sans s’enfermer en soi-même. La mise en scène solaire et faussement simple de Téchiné nous plonge ainsi dans ces doutes et ces grandeurs de l’âme adolescente, à la recherche d’elle-même et à la découverte de l’autre. En faisant entrer la grande Histoire, celle avec un grand H et de grandes tensions, dans la petite, celle avec des petites gens et d’infimes détails, l’auteur propose —plus qu’une reconstitution historique— une écriture proche du récit autobiographique (“ça sent le vécu”, comme dirait l’autre), où le parcours des individus est aussi tributaire des bouleversements du monde. Ne pas juger, telle est la leçon du metteur en scène. Et qu’est-ce que c’est beau...