Propos d'un hurluberlu

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mercredi 22 octobre 2008

L'Institut Benjamenta

L'institut BenjamentaEtrange roman, L'Institut Benjamenta. Plus qu'un récit, c'est la description d'une atmosphère, à mi-chemin entre le conte de fées et le roman d'initation. Plus qu'un roman, c'est un délire contenu et malade. Plus qu'un histoire, c'est une succession de saynètes oniriques et métaporiques, un ensemble plutôt ardu et crypté qu'il est difficile de saisir pleinement. Plusieurs fois au cours de ma lecture, je suis revenu sur les passages que j'avais pourtant tout juste lu, car l'écriture demande une attention forte et constante et ne permet pas de rapide survol.Je crois surtout que je suis passé à côté; non que je n'ai pas aimé, mais j'ai eu l'impression de parcourir un monde dont les clés me manquaient pour que j'y pénètre vraiment: je suis donc resté à la marge, observant attentif ce qui s'y tramait tout en étant bien conscient que je n'y comprenais pas grand chose.

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mardi 21 octobre 2008

1984

1984Je n'avais pas encore lu 1984 jusqu'à hier. C'est désormais une lacune de moins dans la vaste liste de mes errances et manquements, puisque je viens de terminer ce magnifique roman d'anticipation. Orwell raconte comment Winston Smith, terne fonctionnaire membre du Parti extérieur, prend progressivement conscience de son opposition au système dont il est pourtant l'un des nombreux minuscules rouages; chargé de la tâche subalterne de réécrire le passé, il prend conscience de l'absurde kafkaïen et de l'idéologie folle qui dominent son univers régi par le Parti et son chef suprême adulé, Big Brother. Découvrant l'amour, proscrit par les directives du régime, il comprend aussi qu'il a raison contre tous, qu'il sait penser bien mieux que les slogans contradictoires et paradoxaux du Parti; il comprend qu'il vit dans un monde régi par le mensonge, l'erreur, voire le délire irrationnel, et que l'homme est tout sauf libre d'exprimer pleinement la richesse de ses potentialités. Il décide alors d'entrer en réisistance, tout d'abord en tenant un journal où il s'efforce de mettre au clair ses pensées interdites.

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mardi 14 octobre 2008

La fille sans qualités

La fille sans qualitésLa fille sans qualités est un roman glacial voire glaçant racontant comment Ada, lycéenne dotée d’une rare intelligence, incarne jusqu’à l’effroi le cynisme, la froideur, l’absence totale d’émotion, de regrets ou de remords; comment, avec son camarade Alev, elle en vient à considérer son rapport à l'humanité et à la vie sous le seul angle scientifique et implacable du pragmatisme tel qu'il fut analysé par la théorie des jeux. Comment s'ensuit dans le lycée un jeu dangereux entre ces deux élèves et un de leurs professeurs, pris dans leurs rets démoniaques et qui ne s'en dépêtra qu'aux prix de violences dont l'auteur ne nous épargnera aucun détail glauque (mais ce n'est qu'un bref passage à la fin.

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samedi 30 août 2008

Jeune fille

Jeune filleMa cinéphilie a vraiment commencé par la découverte de Bresson; le premier film que je vis à la cinémathèque était Le Procès de Jeanne d’Arc, et je poursuivis cette initiation de spectateur averti via les mystères bressoniens, en allant voir la quasi-totalité des films du cinéaste de la rétrospective à lui consacrée. Mon intérêt pour Bresson n’a depuis pas faibli, et ma copieuse dévédéthèque comporte donc quelques uns de ses films. Et c’est d’abord mû par l’envie de découvrir le témoignage à quarante ans de distance d’Anne Wiazemsky sur le tournage d’Au hasard Balthazar, premier film de l’actrice alors débutante, que j’achetais Jeune fille. Cette raison n’est cependant guère satisfaisante pour décrire ce que contient le roman, car il ne s’agit pas complètement du récit d’une actrice racontant ses débuts à l’écran, ni d’une compilation d’anecdotes de plateau, ni d’une analyse du cinéma de Bresson. En fait, Jeune fille est un roman d’apprentissage, dans lequel l’auteur narre comment de petite fille rangée on devient jeune fille changée, comment une femme encore hésitante éclôt de sa chrysalide d’adolescente timorée. Et cette naissance se déploie à travers l’expérience singulière du cinéma de Bresson, qui permet à la jeune fille de s’émanciper des règles strictes de son milieu bourgeois catholique (pour ceux qui l'ignoreraient, Anne Wiazemsky est la petite fille de François Mauriac).

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jeudi 28 août 2008

Les Figures

Les FiguresJ’ai choisi Les Figures complètement au pif sur l’étal de la librairie présentant aux clients les livres de la rentrée littéraire, mû sans doute par la nécessité impérieuse et absurde d’accomplir un achat compulsif. Pourquoi avoir choisi Les Figures plutôt qu’un autre roman? Le nom de l’éditeur, d’abord, m’attirait puisque je n’avais encore lu aucun livre publié par José Corti —oui, je sais, c’est une grosse lacune de ne pas avoir encore lu Le Rivage des Syrtes, et ce n’est certainement pas la seule grosse lacune de ma culture littéraire. La couverture fut sans doute une autre raison expliquant que mon choix rapide et hasardeux se porta sur le livre de Robert Alexis: cette représentation du cauchemar (titre de l’œuvre: The Nightmare de Nicolai Albigaard) m’évoqua la dernière partie de Bardìn le super-réaliste de Max, étrange et intéressante bande dessinée publiée en français chez l’Association, dans laquelle l’auteur raconte un surprenant, angoissant et inquiétant cauchemar de Bardìn, loufoque personnage naviguant entre l’univers surréel et le notre. Enfin, et surtout, la quatrième de couverture me semblait décrire une histoire suffisamment trouble pour m’intéresser: “Au XVIIIe siècle, Étienne de Creyst, l’un des premiers médecins aliénistes, découvre chez les fous les multiples possibilités de l’humain. Il commencera à leur exemple une exploration confinant à la destruction de l’identité. Les “Figures” révèlent les territoires où il est surpris de se reconnaître, ceux du minéral, du végétal, celui de la bête avec laquelle il communie dans l’universel. Trente ans après, le mémoire qu’il a rédigé est lu à sa nièce. La jeune femme traversera, de la même façon, les expériences ultimes où se croisent le crime et la sexualité.... Quatre lectures, comme autant de clés libératrices ou de cercles d’enfer.”

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mardi 26 août 2008

Histoire secrète du sire de Musashi

Tanizaki, Œuvres, tome 1Retour à la littérature japonaise avec un nouveau Tanizaki, Histoire secrète du sire de Musashi, l'un des nombreux romans et nouvelles qui composent le premier volume de la Pléiade consacré à l'auteur. Roman étrange car cette fois-ci Tanizaki ne relate pas une histoire de son temps, mais imagine la vie secrète et tourmentée d'un guerrier du trouble seizième siècle japonais, marqué par les guerres innombrables et intestines que se livrent les seigneurs. Le récit se présente comme une reconstitution d'historien des secrets d'une vie marquée par la perversion, à partir de deux textes-sources fictifs qui auraient été composés par des membres de l'entourage du seigneur de Musashi.

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vendredi 22 août 2008

La Maison des feuilles

La Maison des feuillesJe ne suis peut-être pas un bon lecteur d'œuvres expérimentales. Du moins quand elles sont romanesques, puisque, par exemple, il m'arrive d'apprécier quelques spécimens du genre en bande dessinée. Mais La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski me passe décidément au-dessus de la tête, et l'exercice m'est apparu plutôt vain une fois le livre refermé. Je l'ai pourtant lu en entier, par volonté acharnée d'aller jusqu'au bout nonobstant mes réticences plus que par désir impatient de voir comment tout cela se terminait: une sorte de snobisme me poussant à avoir lu en totalité le livre pour pouvoir me dire, l'ayant vraiment lu, que je ne le trouvais pas vraiment terrible. Et pourtant, je dois dire que j'étais au départ animé des meilleures intentions envers l'ouvrage, sa mise en page audacieuse, déconcertante aussi, m'intriguant, son sujet, apparemment angoissant, m'attirant.

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jeudi 14 août 2008

L'Homme-dé

L'homme déLuke Rhinehart est un brillant psychanalyste et psychiatre new-yorkais, marié à une femme admirable dont il a eu deux enfants. Luke Rhinehart mène une vie paisible d'américain upper-middle-class. Mais Luke Rhinehart va changer: il deviendra le premier Homme-Dé. Car, un jour, sur le coup d'une lubie qui semble passagère, il décide de laisser le Dé dé-cider ce qu'il devra faire. Si le Dé choisit le Un, il descendra de deux étages violer sa voisine. Le Dé choisit le Un. Et, au lieu de renoncer à ce projet absurde en se disant que tout ça est une énorme connerie, Luke Rhinehart dé-cide de faire ce que le Dé a choisi. Mieux encore, il dé-cide de de suivre à partir de ce moment toute voie que lui indiquera le Dé. Car le Dé est le Dieu, le Dé est la thérapie, le Dé est le messianisme: un nouvel homme peut naître sur la base du Dé, et Luke Rhinehart est le premier à suivre cette voie.

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mercredi 30 juillet 2008

Battle Royale

Batle RoyaleSeigneur, j'avoue, j'ai cédé à une infâme tentation. Par ta faute. Pourquoi, alors que la liste des ouvrages que j'achète et que je tarde à lire ne cesse d'augmenter près de mon chevet, pourquoi, alors que je maintiens un ordre de parution des billets de mon blog pour le moins lent, pourquoi, alors que j'ai dans la liste sus-mentionnée pléthore de titres alléchants venus de contrées pleines d'exotismes envoûtants, POURQUOI diable ai-je donc cédé à la tentation de la facilité? Pourquoi, alors que j'avais encore choisi deux séduisants ouvrages pour grossir la masse des livres-achetés-qui-me-restent-encore-à-lire, me suis-je subitement rué, dans la folie d'un achat compulsif, dans un geste débile de frénésie consommatrice, vers ce dernier livre de poche à la couverture minable venu de l'étal consacré à la littérature japonaise? Pourquoi, Dieu, as-tu mis face à mon regard précédemment absorbé par le rayon des littératures arabes cet opus monstrueux à la couverture putassière ? Pourquoi, Dieu, as-tu instillé en moi cette curieuse envie de prendre cette lourde japoniaiserie pour la lire aussitôt rentré chez moi?

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mercredi 23 juillet 2008

Small world

Small worldConrad Lang n'a pas de chance. D'abord, il a le même nom de famille que Jack Lang —qui risque bientôt de devenir synonyme de traître, de Judas, ou, pire encore, d'Eric Besson. Mais surtout, il souffre de la maladie d'Alzheimer comme Jack, qui ne se souvient plus du parti auquel il appartient. Martin Suter ne nous épargne rien des détails de l'évolution de la maladie, qui commence au début par quelques absences de l'esprit, incapable de se souvenir d'événements récents, ou de retrouver son chemin dans un parcours pourtant quotidien, et qui se poursuit par une régression toujours plus forte des souvenirs. Ainsi Conrad remonte progressivement le cours de sa vie, oubliant peu à peu les êtres et les personnes qui ont pourtant tant compté pour lui, et revenant à un état mental proche de la petite enfance. Et Conrad a eu globalement une vie de merde (sans doute est-ce lié à son nom de famille infâme), pièce extérieure raccrochée à une famille richissime qui l'a adopté sous la contrainte d'événements malheureux.

Evidemment, l'histoire nous tient en haleine car on comprend qu'il se cache dans la psyché de Conrad des événements étranges qui feraient trembler les fondations de la famille Koch qui le protège s'ils venaient à être révélés par l'évolution étrange des symptômes de la maladie. Mais comme toujours avec les whodunit, et les polars qui reposent sur une énigme que la fin résoudra, je me suis senti déçu lorsque fut révélé le mystère enfoui dans le passé de Conrad. Certes, le roman reste cohérent, bien raconté. La description juste de l'évolution clinique de la maladie mentale est intéressante, on veut connaître le fin mot de l'histoire... mais une fois que celui-ci nous a été révélé, on referme le livre en se disant qu'on oubliera le roman aussi vite qu'on l'a lu. Un plaisant moment de lecture, un mystère captivant, mais rien de l'envoûtement littéraire dont est faite l'étoffe des romans passionnants. Trop linéaire pour mon goût des enchevêtrement tortueux...

lundi 21 juillet 2008

Le goût des orties

Le goût des ortiesJun'ichirô Tanizaki est entré dès le premier livre que j'ai lu dévoré de lui (Un amour insensé) dans mon panthéon personnel d'auteurs qui comptent—aux côtés, en vrac et sans être exhaustif, de Lewis Trondheim, Chris Marker, Marcel Proust, Jonathan Coe, Robert Bresson, Daniel Clowes, Georges Perec, Alfred Hitchcock, et plein d'autres. J'ai quasiment lu tous ses livres parus en poche, et Le goût des orties, publié par Gallimard dans la collection "L'imaginaire" manquait encore à ma culture tanizakienne —que je compte d'ailleurs augmenter bientôt, car j'ai récemment acheté le premier tome de ses œuvres publié dans La Pléiade. Ce roman précède de quatre années son magistral Éloge de l'ombre, et l'on y trouve d'ailleurs beaucoup de prémices , de la description émerveillée de toilettes japonaises traditionnelles à la défense de l'architecture japonaise et de son concept du tokonoma (et si vous voulez savoir ce que c'est, z'avez qu'à lire Éloge de l'ombre). On retrouve également l'opposition entre les valeurs traditionnelles d'un Japon désormais passé et celles nouvelles venues de son occidentalisation à marche forcée sous l'ère Meiji, opposition qui était déjà présente dans Un amour insensé, et que l'on retrouvera dans Quatre soeurs (ou Bruine de neige, selon les traductions).

L'intrigue: un couple doit se séparer, mais n'arrive pas à opter définitivement pour le divorce, alors pourtant que Madame a un amant et que Monsieur se plaît à entretenir une prostituée occidentale. Ils préfèrent rester dans cette situation d'attente, entre autres raisons pour ne pas bousculer trop leur fils. Se greffe à cette situation étrange le fait que Monsieur apprécie beaucoup son esthète de beau-père, lequel voue une passion pour les nombreuses traditions typiquement japonaises, parmi lesquelles le théâtre de marionnette du bunraku (lequel, si j'ai bien compris, se divise en plusieurs écoles, dont celles d'Osaka et d'Awaji). À travers l'histoire de ce couple, c'est donc une description du Japon des années 1920-1930, encore relié à ses traditions passées et fortement tenté par les attraits de l'Occident, que nous livre Tanizaki. C'est aussi une plongée subtile dans les sentiments, les doutes et les hésitations d'un homme et d'une femme qui sans se haïr, ne s'aiment cependant plus. On n'atteint pas encore l'épure et la maîtrise de Quatre soeurs ou de La clef (La confession impudique), mais on reste happé par cette fine analyse des sentiments et cette savante description d'une civilisation fascinante.

mercredi 9 juillet 2008

Les falsificateurs

Les falsificateursLe livre d'Antoine Bello se lit bien, se lit vite, un peu trop même. L'idée au fondement du livre est géniale, c'est d'ailleurs elle, telle que décrite sur la quatrième de couverture, qui m'a incité à l'acheter: "C'est l'histoire d'une organisation secrète internationale, le CFR (Consortium de Falsification du réel) qui falsifie la réalité mais dont personne ne connaît les motivations. C'est l'histoire de quelques unes des plus grandes supercheries de notre époque : de Laïka, la première chienne dans l'espace, qui n'a jamais existé, de Christophe Colomb qui n'a pas découvert l'Amérique, des fausses archives de la Stasi. C'est l'histoire d'un jeune homme, embauché par le CFR, qui veut comprendre pourquoi et pour qui il travaille. C'est l'histoire d'une bande d'amis qui veulent réussir leur vie, sans trop savoir ce que cela veut dire. C'est, d'une certaine façon, l'histoire de notre siècle". Le style est très efficace, les phrases s'enchaînent sans accroc et le roman se dévore donc, quoique certaines ficelles soient un peu trop voyantes —comme cette manie de faire une phrase cliffhanger à chaque fin de chapitre ou presque. Mais comme parfois dans certains romans policiers, je suis sorti un peu déçu: d'abord, parce que le roman se termine sur un "À suivre" suggérant la possibilité d'une suite, et donc laissant le lecteur insatisfait de n'avoir lu qu'une partie d'un texte plus large qu'il n'a pu lire en entier (à moins que ce ne soit un stratagème pour instiller une paranoïa chez le lecteur s'inquiétant de l'existence réelle du CFR); ensuite parce que si l'idée est correctement développée, passionnante, avec ce qu'il faut de suspense pour tourner avidement les pages,on sort de la description des intrigues du CFR un peu déçu que cette histoire de complot mondial si bien menée aboutisse finalement à pas grand chose. Comprenons-nous bien: le style est efficace, l'idée de départ est génial, mais une fois qu'on a refermé le livre après une lecture haletante, on se dit finalement: tout ça pour ça?... Le CFR, toute ambitieuse qu'en soit l'idée, est au final un pétard mouillé. C'est-à-dire que des enjeux dont était porteur le sujet, il ne reste qu'un agréable moment de lecture, mais rien de ce frisson littéraire qui fait que le livre reste après lecture longtemps dans l'esprit du lecteur. Certes, il est évident que les histoires manigancées par le CFR (par exemple celle ci, ou aussi le combat que mène cette association) sont une métaphore sur le rôle de l'écrivain, qu'il y a des références littéraires subtiles. Mais une courte nouvelle comme Tlön, Uqbar, Orbis Tertius de Borges réussit dans les quelques pages qui la composent à laisser bien plus de souvenirs forts chez le lecteur fasciné que les cinq cents pages des falsificateurs, qui, je le crains, seront vite oubliés. En somme l'auteur ne pousse pas aux bouts de la folie et du danger les implications de son brillant édifice: car s'il arrive à rendre crédible cette machination internationale qu'est le CFR, si ainsi il reprend avec humour les récentes vagues de complotites aiguës —je pense au 11 septembre, qui sera ans doute le sujet de l'éventuel deuxième tome—, il n'atteint pas le niveau de style et de délire qui auraient fait de son roman une œuvre plus forte qu'elle ne l'est finalement, une savante construction recréant l'histoire et la littérature à l'aune d'un style peut-être moins efficace mais aussi un peu plus mystérieux. Peut-être que j'attendais aussi trop de ce roman, et que je voulais de lui qu'il fût non pas un simple roman divertissant, mais surtout ce genre de délire pervers et brillant qui sait aller au delà du genre thriller dans ces zones dangereuses de l'esprit littéraire. Il reste cependant que je ne regrette pas ma lecture, car il est toujours bon de s'amuser en lisant, et c'est ainsi que j'ai lu ce roman.

mardi 8 juillet 2008

Gomorra

GomorraGomorra de Roberto Saviano est une plongée glaçante dans un territoire aussi corrompu que la cité biblique de Gomorrhe, cette Campanie contrôlée par la Camorra, la mafia régionale. Les hommes des clans qui la composent sont de parfaits maîtres de l'économie libérale; il développent un sens du commerce et un contrôle du territoire leur octroyant des profits extraordinaires sur tout ce que l'économie légale essaie d'enfouir sous le tapis, du travail clandestin des entreprises de construction ou de confection au trafic de drogue en passant par celui des armes ou des déchets. Saviano a un style très fort, et lutte par la seule force de la littérature contre cette gangrène qui domine l'économie non seulement italienne, mais mondiale: on retrouve des filiales camorristes dans le monde entier, de l'Australie à l'Amérique latine en passant par l'Espagne et l'Allemagne. Le livre de Roberto Saviano n'est pas l'énième enquête journalistique dans un pays où règne l'omertà mafieuse, mais un brillant pamphlet au style romanesque nous décrivant de façon emportée et glaçante les différents rouages d'un système destructeur. Aujourd'hui que la crise des ordures à Naples a valu à son territoire une forte couverture médiatique, le monde entier est au courant qu'il y a quelque chose de pourri dans les contrées de Campanie. Il faut lire le récit de Saviano pour comprendre comment opère ce système corrompu, qui contrôle aussi bien les territoires qu'ils infiltrent les institutions. Le résultat: une région économiquement dévastée, écologiquement détruite, politiquement gangrenée par un système de concurrence libérale et de recherche absolue du profit; un empire de la drogue, un contrôle total du trafic illégal des armes, une première place dans l'obtention de travaux publics et le trafic des déchets. Prospérant sur l'absence de l'Etat, les camorristes ont intégré à merveille tous les tenants et les aboutissants de la loi de la jungle libérale: tout est bon pour faire du profit, et pour s'imposer le meurtre ou la torture sont des moyens à ne pas négliger. Sans faire un tableau exhaustif, Roberto Saviano nous raconte l'histoire des trente dernières années de la Camorra, comment elle en est venue à être dans certains domaines plus crainte que la sicilienne Cosa nostra, pourquoi et comment s'est déroulée en 2005 une guerre des gangs qui fit les gros titres de la presse transalpine (mais n'eut aucun réel écho dans le reste de l'Europe).

Saviano croit en la force de l'écriture. Le seul fait d'énoncer les choses est déjà une lutte contre le silence dont la Camorra a besoin pour exercer ses activités en toute impunité. Cette seule puissance de la littérature vaut aujourd'hui à son auteur de vivre sous escorte policière: il est menacé de mort pour avoir écrit dans un style parfait ce que Camorra veut dire: une corruption aussi forte que celle qui valut à la gomorrhénne cité sa destruction. Nous avons donc en Europe un écrivain menacé de mort parce qu'il a osé dire la vérité, il a révélé ce qui était caché: l'expansion du marché de la drogue, les trafics d'armes en provenance d'Europe de l'Est, les décharges illégales qui font de la campagne napolitaine un paysage dévasté. Le style est vif, rapide, il emporte le lecteur par sa force dans la narration des horreurs mafieuses,revers atroce de notre économie libérale. Ayant lu ce livre dans sa version originale, je ne saurais dire ce que vaut sa traduction française.

samedi 28 juin 2008

Black Hole

Black HoleJ'ai lu Black Hole de Charles Burns en traduction alors qu'il était édité par Delcourt dans une série de six courts fascicules mal reliés et plutôt moches. Je l'ai ensuite relu dans l'intégrale publiée chez le même éditeur —un beau livre, celui-là. Et j'ai récemment acheté la version originale brochée de Pantheon Books, histoire de m'exercer à lire en anglais tout en replongeant encore une fois dans une de ces rares oeuvres qui travaillent leur lecteur —ou du moins me travaillent— longtemps après qu'on ait refermé le livre. C'est cette dernière version que j'ai à pene terminée. Black Hole me fait le même effet qu'Eraserhead de Lynch ou que L'heure du Loup de Bergman: je parcours un long cauchemar fascinant d'effroi, plongeant dans la psyche torturée de personnages étranges. J'entre dans un univers noir et blanc à nul autre pareil. Je sombre dans des visions hallucinatoires d'inquiétante étrangeté. Black Hole est surtout une œuvre majeure du neuvième art, narrant comment une maladie étrange défigurant les corps adolescents s'étend dans une petite bourgade tranquille de l'Amérique profonde pendant les années 1970. Cette maladie est sexuellement transmissible, et vaut à ceux qui en sont frappés exclusion définitive de la ville. Ces êtres défigurés errent alors aux confins de la ville, dans une forêt obscure et menaçante —d'étranges sculptures de poupées désossées apparaissent sur les arbres, certains ont même vu un bras humain. Les bannis se réunissent entre eux autour d'un feu de camp, pour conjurer la peur que leur procure cette forêt malsaine et tenter de survivre malgré leur bannissement.

Charles Burns concentre son histoire autour de deux personnages principaux: Chris, jeune fille qui tombe follement amoureuse Rob Facincani, lequel lui transmet la maladie. Et Keith Pearsons, amoureux secret de Chris, consommateur de drogues douces avec ses potes à ses heures perdues, victime de visions cauchemardesques prémonitoires et inquiétantes. L'un comme l'autre trouveront l'amour, mais aussi le malheur, la peur et la terreur. On navigue constamment entre chronique des hésitations adolescentes façon Gus Van Sant et plongée dans un univers de Zombies effrayants façon Romero. Le mystère d'une adolescence maladive s'épaissit au fur et à mesure que l'on avance dans ce récit pas vraiment linéaire, construit en chapitres tantôt hallucinés tantôt plus réalistes, pleins de trous et de digressions où Burns développe ses noirs dessins. Un malaise diffus sourd du livre, que l'on referme fasciné, sentant qu'on n cessera de replonger dans cet univers insondable et captivant.

Charls Burns déploie son univers, pleins de symboles oniriques énigmatiques (Freud y verrait beaucoup de connotations sexuelles, à commencer par le trou noir du titre), de visions cauchemardesques d'une réalité lisse en apparence mais noire en profondeur: comme son dessin, réaliste mais dont le noir et blanc très contrasté est porteur d'inquiétude. C'est un grand livre qui ne laisse pas indemne, et qui nous accompagne dans l'antre d'une folie créatrice très personnelle et très éprouvante.

lundi 16 juin 2008

Les Anneaux de Saturne

Les anneaux de SaturnePoursuivant ma découverte de W.G. Sebald que j'avais commencée par Les émigrants, je me suis lancé avec plaisir dans la lecture des Anneaux de Saturne, le dernier texte publié avant sa mort prématurée par l'écrivain allemand et admiralement traduit en français par Benard Kreiss. Le titre est un parfait résumé du livre; ce n'est pas un traité d'astronomie, mais les anneaux de Saturne sont une métaphore parfaite pour décrire l'objet poursuivi par l'auteur: composés de cristaux de glace et de particules de météorites, l'on suppose qu'il s'agit de fragments d'un satellite plus ancien; nous voyons donc aujourd'hui sur Saturne les dernières traces d'un monde entier détruit par les obscures forces qui ont parcouru le temps. Et Sebald, tout au long de son texte magistral, de la leçon d'anatomie du professeur Tulp peinte par Rembrandt et à laquelle a assisté Thomas Browne jusqu'aux développements de la sériciculture en Europe en passant par les derniers soubresauts de l'Empire chinois, nous décrit par la seule force de la littérature des pans entiers d'une splendeur ancienne aujourd'hui perdue car dès l'origine vouée, comme toute œuvre de l'homme, à la destruction. Par un style très fluide nous sont ainsi décrits les vestiges, les ruines et les restes de ce qui fut autrefois le fleuron d'une gloire, d'une richesse et d'une renommée respectée, qui nous sont également dépeintes dans tout le faste de leur apparat. Les objets de ces brèves mais brillantes analyses se présentent au cours d'une promenade de quelques jours dans la campagne anglaise, au hasard de paysages, de bâtisses et de rêveries d'un promeneur solitaire et fort cultivé. C'est une profonde joie de lecture que de se laisser bercer par le rythme des phrases et la finesse du propos dans cette gigantesque et plaisante digression de l'esprit vagabond. Je comprends pourquoi Enrique Vila Matas avait classé W. G. Sebald parmi les écrivains malades de littérature: l'univers en apparence anodin d'une balade dans la campagne anglaise est à chaque étape, fût-elle courte, l'occasion pour l'auteur de disserter agréablement sur le sous-texte intellectuel et artistique laissé par toute trace, fût-elle infime, de l'œuvre de l'homme qui se présente devant lui. Se dégage de l'ensemble une douce mélancolie face à l'action du temps, à laquelle l'homme et ses ouvrages inévitablement se soumettent.

mercredi 11 juin 2008

L'affaire de Road Hill House

L'affaire de Road Hill HouseJe suis sorti déçu de ma lecture de L'affaire de Road Hill House, de Kate Summerscale. Le sujet pourtant me semblait intéressant: l'auteur part d'un fait divers criminel qui a fasciné et tourmenté l'Angleterre dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle. Dans la maison bourgeoise d'une famille tout ce qu'il y a de plus convenable, pendant la nuit du 29 au 30 juin 1860, est sauvagement assassiné le jeune Saville Kent, quatre ans. Son corps sanguinolent est retrouvé au fond des latrines du jardin. Qui est l'auteur de ce crime atroce? Un membre de la famille, père, mère, frère ou soeur? La gouvernante? Un autre domestique? En raison de l'incompétence de la police locale, un détective de Scotland Yard, Jack Whicher, est appelé en renfort pour démasquer le coupable. L'auteur nous fait suivre de façon extrêmement détaillée tout le parcours de l'enquête, de la reconstitution des emplois du temps de la maisonnée la nuit du meurtre jusqu'aux cheminements tortueux de la justice et de l'accusation pour arriver enfin à la découverte définitive du coupable. Mais pour Kate Summerscale, l'affaire ne s'arrête pas à son dénouement judiciaire: le meurtre de Road Hill House serait d'après elle l'événement matriciel à la base de la littérature policière anglo-saxonne à venir, Jack Whicher devenant le modèle des détectives tels qu'ils seront représentés dans les romans de Wilkie Collins ou de Charles Dickens. De fait, cet intérêt pour le huis-clos, ce rôle d'enquêteur représenté comme un fin logicien confronté à la complexité de l'ingéniosité meurtrière, l'idée qu'un seul homme est mandaté pour résoudre une énigme apparemment insoluble sont déjà présents dans ce fait divers qui fit longtemps les unes de la presse de l'époque. Le meurtre de Road Hill House n'est donc intéressant qu'en raison de ses conséquences sur l'histoire de la fiction policière anglaise; ce serait l'événement fondateur à l'origine des futurs Sherlock Holmes et Hercule Poirot. Un cas d'école.

En outre, Kate Summerscale offre une analyse de la société victorienne et de ses principes qui sacralisent l'espace privé de la maison, espace privé qui avec ce fait divers n'est donc plus ce lieu sacré où l'institution familiale s'exerce en toute justice, mais le recoin sombre où les pires turpitudes peuvent se déchaîner, détruisant les fondations morales de la classe bourgeoise et jusqu'à l'innocence d'un enfant. Le fait divers ainsi permet d'ausculter les mythologies qui fondent la société victorienne et que l'horreur de l'assassinat met à jour et à mal.

Et pourtant, j'ai été déçu par ce livre. Certes, l'auteur fournit un travail de documentation monstrueux, allant chercher toutes les sources possibles pour étayer sa description des faits et de ce qui les entoure. Certes, le récit se lit agréablement, on parcourt les différentes étapes de l'enquête policière avec avidité, cherchant à savoir qui est le coupable. Mais... mais à mon sens le whodunit est un genre toujours décevant, que je n'ai jamais entièrement aimé pour cette raison: une fois que le coupable est découvert, je suis toujours déçu car je trouve la solution trop mesquine. Même ici, dans une narration tirée de faits réels et vérifiés, ça n'a pas manqué. En plus, je n'ai jamais été follement attiré par les faits divers et celui-ci, fût-il vieux de cent cinquante ans, ne fait pas exception à la règle. Surtout, je trouve que l'auteur, nonobstant de fréquentes recontextualisations des différent éléments de l'enquête dans le cadre historique de la société victorienne et celui littéraire de la fiction policière naissante, me déçoit également car elle n'arrive pas à dépasser suffisamment le registre de l'anecdote pour atteindre à l'universel. Il faut dire que dans ce genre un peu spécial de l'analyse non seulement historique, mais surtout littéraire, d'un corpus de documents issus du passé, je suis un adorateur absolu de Leonardo Sciascia. Les poignardeurs, La disparition de Majorana, Mort de l'inquisiteur sont pour moi parmi les grands textes du vingtième siècle. Tous partaient d'un corpus de documents autour d'un événement historique mineur mais symboliquement important et Sciascia l'analysait non en historien, mais en écrivain marqué par les textes et la pensée des Lumières, c'est-à-dire cherchant à voir dans les documents la vérité que seule la raison et l'écriture pouvaient lui permettre d'atteindre. J'ai été ébloui par la force et la finesse des démonstrations de Sciascia. Je n'ai pas retrouvé pareil éblouissement devant le livre de Kate Summerscale; à mon sens pour deux raisons: l'événement du meurtre de Road Hill House, tout matriciel qu'il puisse être aux yeux de l'auteur, est finalement pas très fort symboliquement (c'est un fait divers somme toute très banal, et le dénouement de l'affaire l'est également); et, deuxièmement, le choix de nous le raconter comme si nous étions dans un roman policier donne une plus grande importance à la technique narrative au détriment de l'analyse des faits et des textes. Dès lors, toutes brillantes que soient les thèses avancées par Kate Summerscale sur le rapport entre ce meurtre et la société et la littérature anglaise du dix-neuvième siècle, elles passent au second plan, et semblent moins importantes que le déroulement jour après jour des moindres étapes de l'enquête policière. Ce luxe de détails dans la narration des événements nuit à la portée des théories que l'auteur échafaude, et qui en outre me semblent peu convaincantes. Point n'est besoin de nous expliquer longuement que les faits divers saillants d'une époque nous apprennent beaucoup sur la société qui les a enfantés: on s'en doutait un peu. Et point n'est besoin de savoir que des auteurs se sont inspirés de personnages réels pour inventer leurs personnages: ce qui compte, c'est la force de leurs personnages fictionnels, qui passeront à la postérité alors que Whicher est tombé dans l'oubli sans que nous ayons à le regretter aujourd'hui.

Donc, même si j'ai lu agréablement les pages de ce livre, je n'ai été convaincu ni par sa démonstration, ni par sa narration trop classique et au dénouement trop décevant. Ce n'est certes pas un mauvais livre, peut-être que j'ai seulement attendu trop de sa lecture.

mercredi 4 juin 2008

Peine perdue

Peine perdueJ'ai relu hier soir Peine perdue, courte bande dessinée autobiographique de Baladi publiée dans l'essentielle collection Mimolette de l'Association. Une chanson faisait pleurer l'auteur dans son enfance, il n'en reste qu'une cassette où il s'était enregistré en train de pleurer, pour se souvenir de la tristesse que provoquait en lui la musique. Il lui faut aujourd'hui tendre l'oreille pour entendre ses larmes, et essayer de comprendre les paroles de la chanson, qui à l'époque lui semblaient évoquer, dans leur insondable mystère, un western crépusculaire. La bande dessinée retrace l'histoire de ce rapport personnel à cette madeleine sonore, seul souvenir audible de ce que fut son enfance: ou comment bien des années après il retrouvera le titre de la chanson originale grâce à un colocataire mélomane qui avait mis par hasard le disque sur sa platine. Il s'agit d'une chanson des Seeds, aussi émouvante pour l'auteur qu'était importante pour le Narrateur de la Recherche l'émotion que provoquait en lui la petite phrase de la sonate de Vinteuil. C'est donc tout une description de ce que furent l'imagination et les grandes émotions de l'enfance condensées ici en un souvenir sonore, et de ce qu'est la joie de les redécouvrir. La peine perdue du titre est donc cette émotion d'enfance, qu'il ne peut reproduire mais dont il aime à se ressouvenir grâce au vinyle. Comment rendre compte par la bande dessinée de ce qu'est une musique pour celui qui l'a tant aimé? Baladi y parvient avec une grande finesse dans l'exposition de ses sentiments et de ses souvenirs, de ce qu'il est maintenant et de ce qu'il avait été. La vraie vie, c'est la bande dessinée...

En filigrane, on peut aussi voir dans ce récit une métaphore de ce que représente pour l'auteur la bande dessinée: une émotion d'enfance que l'on prolonge par la lecture et le dessin; quelque chose qui comme le vinyle, reste un objet empreint d'émotion, quoique le support semble désormais périmé à l'ère de la dématérialisation. Baladi rappelle le rapport affectif qu'il y a dans certaines oeuvres, qui gardent leur mystère originel et hantent pour longtemps de parcours de lecteurs/auditeurs/spectateur. Du plaisir enfantin à lire Lucky Luke à la création de cette bande dessinée autobiographique, il y a ce même rapport affectif envers le neuvième art, de même qu'entre la tristesse qu'évoquait chez l'enfant une chanson des Seeds et l'écoute adulte, il y a toujours cette part de soi-même qui s'émeut à cette métempsycose intérieure.

mardi 3 juin 2008

Les émigrants

Les émigrantsJ'avais décidé de lire W.G. Sebald parce qu'il était cité et conseillé par Vila-Matas dans Le mal de Montano comme l'un des auteurs comptant le plus pour le narrateur obsédé d'écriture autobiographique: Sebald représentait à ses yeux, en même temps que Kafka ou que Pessoa, le genre d'écrivain atteint comme lui de la maladie de la littérature. J'ai donc choisi au hasard dans une librairie Les émigrants pour mieux découvrir l'auteur, attiré par la mystérieuse quatrième de couverture. Il s'agit de quatre courts portraits de personnes croisées par le narrateur, un "je" qui ressemble à l'auteur mais qui ne l'est pas entièrement. Et apparemment, le dernier portrait est en fait un mélange fictionnel de deux personnes réelles, dont l'une a croisé la trajectoire de l'auteur-narrateur. En fait, peu importe le lien entre fiction et réalité: c'est tellement bien écrit —et chapeau au traducteur, qui rend dans un français parfait et un style magnifique la prose de Sebald— qu'on se laisse porter par ces histoires mélancoliques d'errance personnelle et qu'on prend plaisir à croire entièrement aux récits, à connaître ces personnages, à parcourir leurs itinéraires. Le point commun des quatre récit, est, comme l'indique le titre du recueil, l'émigration: moins le déplacement définitif d'un territoire à un autre, d'une langue à l'autre, qu'un déplacement intime de l'esprit, empreint de neurasthénie et même de désespoir en raison d'un passé douloureux qui a marqué à jamais l'âme. Les quatre récits sont autant d'épisodes d'errance solitaire dans un univers où le malheur a frappé irrémédiablement. Le génie de l'auteur est de rendre par son œuvre cette solitude et ce désastre initial qui fonde le mal-être définitif où sont engluées ces existences désormais fragmentées. Sans que jamais le narrateur ne l'aborde frontalement, c'est de la Shoah qu'il est question, et de la difficulté pour ceux qui ont échappé au massacre de se savoir encore en vie, rescapés d'une horreur dont leurs parents, leurs proches, leurs amis ne sont pas revenus. D'où l'errance, la solitude et la crise existentielle qui traversent leurs âmes meurtries. D'où cette émigration non seulement réelle, mais surtout mentale, dans un univers séparé du monde des vivants, là où leur solitude malheureuse est incapable de trouver un réconfort et ne cesse d'interroger la raison sans pouvoir trouver de réponse. Ce sont quatre courts récits poignants, singuliers, qui retracent autant de vies mystérieuses qui ont compté dans le parcours du narrateur, qui par la langue, par le style, par la littérature retranscrit leur éternelle mélancolie. Le texte s'accompagne de photos évoquant les parcours, comme pour donner un surcroît de réalisme à ces histoires mineures qui ont rencontré un malheur majeur; pour rendre aussi à ces personnes évoquées la vérité de leur existence réelle et désespérée.

C'est donc un beau livre, où on se laisse porter par une langue sobre et juste, qui décrit la tragique mélancolie que le vingtième siècle européen inscrivit dans quatre destinées.

mercredi 28 mai 2008

Marilyn, dernières séances

Je ne sais pourquoi, mais quoique j'aimasse fort ce livre de Michel Schneider, j'en ai étiré longtemps la lecture, le traînant comme si c'était un pavé illisible alors que j'étais pourtant fort intéressé par l'intrigue et ses développements. Il y a des moments comme ça où lire est difficile, bien que l'on aime lire. C'est du moins ma façon à moi de lire les livres: je peux passer un mois dans une grande frénésie de lecture et le mois suivant n'avoir que rarement envie de me mettre devant un livre, si bon puisse-t-il être. C'est comme ça, comme le chantaient les Rita Mitsouko, si ma mémoire est bonne. 

D'une certaine façon, je regrette d'avoir autant eu de mal à terminer ce roman alors que chaque fois que je me lançais dans une lecture de quelques courts chapitres j'étais fasciné non seulement par les descriptions des personnages —qui ne serait pas fasciné devant l'icône du vingtième siècle que fut Marilyn?— mais encore plus par la plongée dans une psychanalyse destructrice, dangereuse et par conséquence complètement folle que Michel Schneider rend avec force détail. Mais on oublie vite l'ampleur du travail de documentation, car s'il est visible à chaque page que l'auteur a lu tout ce qu'il était possible de lire et d'apprendre sur les derniers mois de la star et sur sa relation analytique trouble  et démente, l'auteur ne cherche jamais à mettre en avant sa grande érudition pour le sujet, mais plutôt sert son propos avec talent. C'est d'ailleurs moins Marilyn  qu'il arrive à cerner —comme face à l'objectif d'une caméra, elle est toujours mystérieuse, elle garde l'énigme de sa beauté et de ses angoisses— que son brillant analyste chez lequel tout Hollywood vient exposer ses problèmes, et qui correspond avec les plus grandes sommités de la psychanalyse, Anna Freud en tête. Il se lance dans une thérapie ne respectant aucune des règles de l'orthodoxie freudienne face à sa patiente qui est sérieusement malade de son statut de sex-symbol désincarnant, de sa célébrité et de son image si photogénique. C'est une longue maladie mentale que retrace Michel Schneider, une spirale de détresse dans laquelle le psychiatre finit par se piéger lui même par un contre-transfert dangereux. C'est la face cachée de Marilyn, dépressive, anxieuse, angoissée et délirante, que nous dépeint l'auteur; non plus la face visible que nous ont montré les photographies et les films, où rayonnaient son talent et sa beauté, mais un visage intérieur, aussi torturé par ses doutes et ses craintes que le portrait de Dorian Gray était marqué par les traits du vice. 

En filigrane, Michel Schneider retrace les rapports profonds du cinéma hollywoodien et de la psychanalyse: quiconque a vu n'importe quel film d'Hitchcock, certains films de Fritz Lang (Le secret derrière la porte, House by the River, La femme au portrait), et bien d'autres encore a déjà pressenti combien les théories freudiennes et le cinéma américain se rejoignaient en beaucoup de points. Avec ce roman, on saisit vraiment combien les acteurs, les réalisateurs, les scénaristes de l'industrie du cinéma nourrissent —se nourrissent de— la psychanalyse; combien Hollywood est un inconscient torturé, combien le divan est aussi un lieu cinématographique. 

Michel Schneider se définit comme un faussaire dans l'avant-propos de son livre. Mais derrière le faux de la fiction romanesque transparaît une vérité des âmes et des souffrances d'un couple analyste-analysée enchaîné dans un processus délétère qui se terminera par la fin tragique d'une idole qui était aussi une femme fragile et fragilisée. 

mercredi 21 mai 2008

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J'adore Thomas Ott. J'avais découvert l'auteur avec Cinema Panopticum et avec cette nouvelle oeuvre au titre imprononçable et impossible à retenir il continue de creuser un sillon onirique et étrange. Il creuse littéralement d'ailleurs, puisqu'il emploie à nouveau la technique de la carte à gratter avec sa maestria habituelle, qui lui permet de rendre parfaitement les volumes et de donner aux images un caractère toujours inquiétant; chaque dessin contient une part envoûtante de mystère. Toujours sans aucune parole, l'intrigue est ici gouvernée par la succession des chiffres qui forment le titre, et n'est finalement qu'une longue et magnifique illustration de la citation mise en exergue du récit: "Good people are so sure they're right". Soit donc un homme sûr de sa bonté, de sa justice et de sa morale qui tombe sur une énigmatique succession de chiffres qui changera radicalement le cours de sa vie, l'entraînant dans une spirale infernale et onirique où sa justice, sa bonté et sa morale révéleront leur profonde vérité. On retrouve la structure circulaire du récit, qui était aussi celle de Cinema Panopticum, alliée au thème de la peine de mort qui était aussi celui de La Bête à Cinq doigt, son court récit magistral dans la collection patte de mouche de l'Association. 

Le génie, c'est de réussir à raconter une histoire sans aucun mot, et avec seulement des chiffres. Le récit prend un tour d'abord énigmatique, puis très vite cauchemardesque, à mesure que le protagoniste sombre dans les troubles cercles de l'infernale folie. C'est le dessin de Thomas Ott qui crée une ambiance étrange façon Eraserhead, par des cadrages précis et cette maîtrise des hachures qui donnent aux représentations une rugosité, donc des replis, des  recoins, des ombres et des noirs vraiment étonnants. On se laisse donc embarquer dans l'univers de l'auteur avec intérêt, et on se prend à relire son livre pour être sûr de ne n'avoir laissé passer aucun détail de ses compositions. 

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