Propos d'un hurluberlu

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mercredi 23 juillet 2008

Small world

Small worldConrad Lang n'a pas de chance. D'abord, il a le même nom de famille que Jack Lang —qui risque bientôt de devenir synonyme de traître, de Judas, ou, pire encore, d'Eric Besson. Mais surtout, il souffre de la maladie d'Alzheimer comme Jack, qui ne se souvient plus du parti auquel il appartient. Martin Suter ne nous épargne rien des détails de l'évolution de la maladie, qui commence au début par quelques absences de l'esprit, incapable de se souvenir d'événements récents, ou de retrouver son chemin dans un parcours pourtant quotidien, et qui se poursuit par une régression toujours plus forte des souvenirs. Ainsi Conrad remonte progressivement le cours de sa vie, oubliant peu à peu les êtres et les personnes qui ont pourtant tant compté pour lui, et revenant à un état mental proche de la petite enfance. Et Conrad a eu globalement une vie de merde (sans doute est-ce lié à son nom de famille infâme), pièce extérieure raccrochée à une famille richissime qui l'a adopté sous la contrainte d'événements malheureux.

Evidemment, l'histoire nous tient en haleine car on comprend qu'il se cache dans la psyché de Conrad des événements étranges qui feraient trembler les fondations de la famille Koch qui le protège s'ils venaient à être révélés par l'évolution étrange des symptômes de la maladie. Mais comme toujours avec les whodunit, et les polars qui reposent sur une énigme que la fin résoudra, je me suis senti déçu lorsque fut révélé le mystère enfoui dans le passé de Conrad. Certes, le roman reste cohérent, bien raconté. La description juste de l'évolution clinique de la maladie mentale est intéressante, on veut connaître le fin mot de l'histoire... mais une fois que celui-ci nous a été révélé, on referme le livre en se disant qu'on oubliera le roman aussi vite qu'on l'a lu. Un plaisant moment de lecture, un mystère captivant, mais rien de l'envoûtement littéraire dont est faite l'étoffe des romans passionnants. Trop linéaire pour mon goût des enchevêtrement tortueux...

lundi 21 juillet 2008

Le goût des orties

Le goût des ortiesJun'ichirô Tanizaki est entré dès le premier livre que j'ai lu dévoré de lui (Un amour insensé) dans mon panthéon personnel d'auteurs qui comptent—aux côtés, en vrac et sans être exhaustif, de Lewis Trondheim, Chris Marker, Marcel Proust, Jonathan Coe, Robert Bresson, Daniel Clowes, Georges Perec, Alfred Hitchcock, et plein d'autres. J'ai quasiment lu tous ses livres parus en poche, et Le goût des orties, publié par Gallimard dans la collection "L'imaginaire" manquait encore à ma culture tanizakienne —que je compte d'ailleurs augmenter bientôt, car j'ai récemment acheté le premier tome de ses œuvres publié dans La Pléiade. Ce roman précède de quatre années son magistral Éloge de l'ombre, et l'on y trouve d'ailleurs beaucoup de prémices , de la description émerveillée de toilettes japonaises traditionnelles à la défense de l'architecture japonaise et de son concept du tokonoma (et si vous voulez savoir ce que c'est, z'avez qu'à lire Éloge de l'ombre). On retrouve également l'opposition entre les valeurs traditionnelles d'un Japon désormais passé et celles nouvelles venues de son occidentalisation à marche forcée sous l'ère Meiji, opposition qui était déjà présente dans Un amour insensé, et que l'on retrouvera dans Quatre soeurs (ou Bruine de neige, selon les traductions).

L'intrigue: un couple doit se séparer, mais n'arrive pas à opter définitivement pour le divorce, alors pourtant que Madame a un amant et que Monsieur se plaît à entretenir une prostituée occidentale. Ils préfèrent rester dans cette situation d'attente, entre autres raisons pour ne pas bousculer trop leur fils. Se greffe à cette situation étrange le fait que Monsieur apprécie beaucoup son esthète de beau-père, lequel voue une passion pour les nombreuses traditions typiquement japonaises, parmi lesquelles le théâtre de marionnette du bunraku (lequel, si j'ai bien compris, se divise en plusieurs écoles, dont celles d'Osaka et d'Awaji). À travers l'histoire de ce couple, c'est donc une description du Japon des années 1920-1930, encore relié à ses traditions passées et fortement tenté par les attraits de l'Occident, que nous livre Tanizaki. C'est aussi une plongée subtile dans les sentiments, les doutes et les hésitations d'un homme et d'une femme qui sans se haïr, ne s'aiment cependant plus. On n'atteint pas encore l'épure et la maîtrise de Quatre soeurs ou de La clef (La confession impudique), mais on reste happé par cette fine analyse des sentiments et cette savante description d'une civilisation fascinante.

vendredi 18 juillet 2008

Dans les coulisses d'arrêt sur images

chut ça tourne!Forumeur assidu d'arrêt sur images, j'ai eu le bonheur d'être l'invité de la dernière émission afin qu'on y fît une lecture de l'évolution de ce jeune et prometteur site d'info en ligne par abonnement, dont une partie de l'équipe part en vacances (bien méritées) pour être encore plus efficace à la rentrée. Un billet du boss Daniel Schneidermann, intitulé "À vous de jouer" demandait récemment aux @sinautes de donner leurs remarques sur le site, et comme j'avais écrit des posts assez longs pour exposer mes avis, Sophie Gindensperger me contacta, puis m'invita à l'émission qu'ils enregistraient aujourd'hui. C'est donc avec une joie certaine que j'ai pu admirer l'envers du décor d'un des sites que je fréquente le plus. Ah, quel bonheur de pouvoir voir de visu ceux qui font partie de cette innovante entreprise de décryptage médiatique! Quelle joie de voir enfin le plateau au décor inconsistant tant décrié par le public @sinaute! Et surtout: voilà l'occasion toute trouvée pour mettre mon blog à jour, moi qui suis si sporadique dans mes mises à jour!

Je me suis donc rendu —avec mon appareil photo numérique sorti de son recoin poussiéreux où je l'avais abandonné— dans les bureaux d'@si situés en proche banlieue parisienne, pour participer à ma première émission sur internet. J'ai pu admirer les bureaux en open space (à gauche, Justine Brabant; à droite, Sophie Gindensperger) bureaux 1, sauf celui du boss, au fond, séparé des autre par une cloison semi-transparente. Voilà donc le bureau où officie Daniel Schneidermann:bureau DS

J'ai vu surtout la masse de rayonnages et l'impressionnant outillage nécessaires à l'archivage de tous les journaux télés depuis treize ans: archives jités 1

Et c'est derrière ces vitres que se cache tout un arsenal technologique destiné à permettre l'enregistrement des sus-mentionnés jités (oui, je sais, la photo n'est pas terrible):enregistrement jités 1

J'ai pu voir ce qu'il y avait derrière les portes montage et régie: travail 2

Enfin, last but not least, je détiens en exclusivité mondiale le scoop du siècle les premières images de la nouvelle table du plateau qui sera visible à la rentrée dans le émissions @siennes. Elle est plus grande et permettra de recevoir plus d'invités: nouvelle table 1

Et voici en prime le pied central : nouvelle table 2 L'émission s'est déroulée agréablement, et l'équipe a organisé même un buffet pour fêter la dernière émission avant les vacances, arrosée au champagne! buffet 1

Bref, un moment agréable passé en charmante compagnie...

mercredi 9 juillet 2008

Les falsificateurs

Les falsificateursLe livre d'Antoine Bello se lit bien, se lit vite, un peu trop même. L'idée au fondement du livre est géniale, c'est d'ailleurs elle, telle que décrite sur la quatrième de couverture, qui m'a incité à l'acheter: "C'est l'histoire d'une organisation secrète internationale, le CFR (Consortium de Falsification du réel) qui falsifie la réalité mais dont personne ne connaît les motivations. C'est l'histoire de quelques unes des plus grandes supercheries de notre époque : de Laïka, la première chienne dans l'espace, qui n'a jamais existé, de Christophe Colomb qui n'a pas découvert l'Amérique, des fausses archives de la Stasi. C'est l'histoire d'un jeune homme, embauché par le CFR, qui veut comprendre pourquoi et pour qui il travaille. C'est l'histoire d'une bande d'amis qui veulent réussir leur vie, sans trop savoir ce que cela veut dire. C'est, d'une certaine façon, l'histoire de notre siècle". Le style est très efficace, les phrases s'enchaînent sans accroc et le roman se dévore donc, quoique certaines ficelles soient un peu trop voyantes —comme cette manie de faire une phrase cliffhanger à chaque fin de chapitre ou presque. Mais comme parfois dans certains romans policiers, je suis sorti un peu déçu: d'abord, parce que le roman se termine sur un "À suivre" suggérant la possibilité d'une suite, et donc laissant le lecteur insatisfait de n'avoir lu qu'une partie d'un texte plus large qu'il n'a pu lire en entier (à moins que ce ne soit un stratagème pour instiller une paranoïa chez le lecteur s'inquiétant de l'existence réelle du CFR); ensuite parce que si l'idée est correctement développée, passionnante, avec ce qu'il faut de suspense pour tourner avidement les pages,on sort de la description des intrigues du CFR un peu déçu que cette histoire de complot mondial si bien menée aboutisse finalement à pas grand chose. Comprenons-nous bien: le style est efficace, l'idée de départ est génial, mais une fois qu'on a refermé le livre après une lecture haletante, on se dit finalement: tout ça pour ça?... Le CFR, toute ambitieuse qu'en soit l'idée, est au final un pétard mouillé. C'est-à-dire que des enjeux dont était porteur le sujet, il ne reste qu'un agréable moment de lecture, mais rien de ce frisson littéraire qui fait que le livre reste après lecture longtemps dans l'esprit du lecteur. Certes, il est évident que les histoires manigancées par le CFR (par exemple celle ci, ou aussi le combat que mène cette association) sont une métaphore sur le rôle de l'écrivain, qu'il y a des références littéraires subtiles. Mais une courte nouvelle comme Tlön, Uqbar, Orbis Tertius de Borges réussit dans les quelques pages qui la composent à laisser bien plus de souvenirs forts chez le lecteur fasciné que les cinq cents pages des falsificateurs, qui, je le crains, seront vite oubliés. En somme l'auteur ne pousse pas aux bouts de la folie et du danger les implications de son brillant édifice: car s'il arrive à rendre crédible cette machination internationale qu'est le CFR, si ainsi il reprend avec humour les récentes vagues de complotites aiguës —je pense au 11 septembre, qui sera ans doute le sujet de l'éventuel deuxième tome—, il n'atteint pas le niveau de style et de délire qui auraient fait de son roman une œuvre plus forte qu'elle ne l'est finalement, une savante construction recréant l'histoire et la littérature à l'aune d'un style peut-être moins efficace mais aussi un peu plus mystérieux. Peut-être que j'attendais aussi trop de ce roman, et que je voulais de lui qu'il fût non pas un simple roman divertissant, mais surtout ce genre de délire pervers et brillant qui sait aller au delà du genre thriller dans ces zones dangereuses de l'esprit littéraire. Il reste cependant que je ne regrette pas ma lecture, car il est toujours bon de s'amuser en lisant, et c'est ainsi que j'ai lu ce roman.

mardi 8 juillet 2008

Gomorra

GomorraGomorra de Roberto Saviano est une plongée glaçante dans un territoire aussi corrompu que la cité biblique de Gomorrhe, cette Campanie contrôlée par la Camorra, la mafia régionale. Les hommes des clans qui la composent sont de parfaits maîtres de l'économie libérale; il développent un sens du commerce et un contrôle du territoire leur octroyant des profits extraordinaires sur tout ce que l'économie légale essaie d'enfouir sous le tapis, du travail clandestin des entreprises de construction ou de confection au trafic de drogue en passant par celui des armes ou des déchets. Saviano a un style très fort, et lutte par la seule force de la littérature contre cette gangrène qui domine l'économie non seulement italienne, mais mondiale: on retrouve des filiales camorristes dans le monde entier, de l'Australie à l'Amérique latine en passant par l'Espagne et l'Allemagne. Le livre de Roberto Saviano n'est pas l'énième enquête journalistique dans un pays où règne l'omertà mafieuse, mais un brillant pamphlet au style romanesque nous décrivant de façon emportée et glaçante les différents rouages d'un système destructeur. Aujourd'hui que la crise des ordures à Naples a valu à son territoire une forte couverture médiatique, le monde entier est au courant qu'il y a quelque chose de pourri dans les contrées de Campanie. Il faut lire le récit de Saviano pour comprendre comment opère ce système corrompu, qui contrôle aussi bien les territoires qu'ils infiltrent les institutions. Le résultat: une région économiquement dévastée, écologiquement détruite, politiquement gangrenée par un système de concurrence libérale et de recherche absolue du profit; un empire de la drogue, un contrôle total du trafic illégal des armes, une première place dans l'obtention de travaux publics et le trafic des déchets. Prospérant sur l'absence de l'Etat, les camorristes ont intégré à merveille tous les tenants et les aboutissants de la loi de la jungle libérale: tout est bon pour faire du profit, et pour s'imposer le meurtre ou la torture sont des moyens à ne pas négliger. Sans faire un tableau exhaustif, Roberto Saviano nous raconte l'histoire des trente dernières années de la Camorra, comment elle en est venue à être dans certains domaines plus crainte que la sicilienne Cosa nostra, pourquoi et comment s'est déroulée en 2005 une guerre des gangs qui fit les gros titres de la presse transalpine (mais n'eut aucun réel écho dans le reste de l'Europe).

Saviano croit en la force de l'écriture. Le seul fait d'énoncer les choses est déjà une lutte contre le silence dont la Camorra a besoin pour exercer ses activités en toute impunité. Cette seule puissance de la littérature vaut aujourd'hui à son auteur de vivre sous escorte policière: il est menacé de mort pour avoir écrit dans un style parfait ce que Camorra veut dire: une corruption aussi forte que celle qui valut à la gomorrhénne cité sa destruction. Nous avons donc en Europe un écrivain menacé de mort parce qu'il a osé dire la vérité, il a révélé ce qui était caché: l'expansion du marché de la drogue, les trafics d'armes en provenance d'Europe de l'Est, les décharges illégales qui font de la campagne napolitaine un paysage dévasté. Le style est vif, rapide, il emporte le lecteur par sa force dans la narration des horreurs mafieuses,revers atroce de notre économie libérale. Ayant lu ce livre dans sa version originale, je ne saurais dire ce que vaut sa traduction française.

samedi 28 juin 2008

Black Hole

Black HoleJ'ai lu Black Hole de Charles Burns en traduction alors qu'il était édité par Delcourt dans une série de six courts fascicules mal reliés et plutôt moches. Je l'ai ensuite relu dans l'intégrale publiée chez le même éditeur —un beau livre, celui-là. Et j'ai récemment acheté la version originale brochée de Pantheon Books, histoire de m'exercer à lire en anglais tout en replongeant encore une fois dans une de ces rares oeuvres qui travaillent leur lecteur —ou du moins me travaillent— longtemps après qu'on ait refermé le livre. C'est cette dernière version que j'ai à pene terminée. Black Hole me fait le même effet qu'Eraserhead de Lynch ou que L'heure du Loup de Bergman: je parcours un long cauchemar fascinant d'effroi, plongeant dans la psyche torturée de personnages étranges. J'entre dans un univers noir et blanc à nul autre pareil. Je sombre dans des visions hallucinatoires d'inquiétante étrangeté. Black Hole est surtout une œuvre majeure du neuvième art, narrant comment une maladie étrange défigurant les corps adolescents s'étend dans une petite bourgade tranquille de l'Amérique profonde pendant les années 1970. Cette maladie est sexuellement transmissible, et vaut à ceux qui en sont frappés exclusion définitive de la ville. Ces êtres défigurés errent alors aux confins de la ville, dans une forêt obscure et menaçante —d'étranges sculptures de poupées désossées apparaissent sur les arbres, certains ont même vu un bras humain. Les bannis se réunissent entre eux autour d'un feu de camp, pour conjurer la peur que leur procure cette forêt malsaine et tenter de survivre malgré leur bannissement.

Charles Burns concentre son histoire autour de deux personnages principaux: Chris, jeune fille qui tombe follement amoureuse Rob Facincani, lequel lui transmet la maladie. Et Keith Pearsons, amoureux secret de Chris, consommateur de drogues douces avec ses potes à ses heures perdues, victime de visions cauchemardesques prémonitoires et inquiétantes. L'un comme l'autre trouveront l'amour, mais aussi le malheur, la peur et la terreur. On navigue constamment entre chronique des hésitations adolescentes façon Gus Van Sant et plongée dans un univers de Zombies effrayants façon Romero. Le mystère d'une adolescence maladive s'épaissit au fur et à mesure que l'on avance dans ce récit pas vraiment linéaire, construit en chapitres tantôt hallucinés tantôt plus réalistes, pleins de trous et de digressions où Burns développe ses noirs dessins. Un malaise diffus sourd du livre, que l'on referme fasciné, sentant qu'on n cessera de replonger dans cet univers insondable et captivant.

Charls Burns déploie son univers, pleins de symboles oniriques énigmatiques (Freud y verrait beaucoup de connotations sexuelles, à commencer par le trou noir du titre), de visions cauchemardesques d'une réalité lisse en apparence mais noire en profondeur: comme son dessin, réaliste mais dont le noir et blanc très contrasté est porteur d'inquiétude. C'est un grand livre qui ne laisse pas indemne, et qui nous accompagne dans l'antre d'une folie créatrice très personnelle et très éprouvante.

lundi 16 juin 2008

Les Anneaux de Saturne

Les anneaux de SaturnePoursuivant ma découverte de W.G. Sebald que j'avais commencée par Les émigrants, je me suis lancé avec plaisir dans la lecture des Anneaux de Saturne, le dernier texte publié avant sa mort prématurée par l'écrivain allemand et admiralement traduit en français par Benard Kreiss. Le titre est un parfait résumé du livre; ce n'est pas un traité d'astronomie, mais les anneaux de Saturne sont une métaphore parfaite pour décrire l'objet poursuivi par l'auteur: composés de cristaux de glace et de particules de météorites, l'on suppose qu'il s'agit de fragments d'un satellite plus ancien; nous voyons donc aujourd'hui sur Saturne les dernières traces d'un monde entier détruit par les obscures forces qui ont parcouru le temps. Et Sebald, tout au long de son texte magistral, de la leçon d'anatomie du professeur Tulp peinte par Rembrandt et à laquelle a assisté Thomas Browne jusqu'aux développements de la sériciculture en Europe en passant par les derniers soubresauts de l'Empire chinois, nous décrit par la seule force de la littérature des pans entiers d'une splendeur ancienne aujourd'hui perdue car dès l'origine vouée, comme toute œuvre de l'homme, à la destruction. Par un style très fluide nous sont ainsi décrits les vestiges, les ruines et les restes de ce qui fut autrefois le fleuron d'une gloire, d'une richesse et d'une renommée respectée, qui nous sont également dépeintes dans tout le faste de leur apparat. Les objets de ces brèves mais brillantes analyses se présentent au cours d'une promenade de quelques jours dans la campagne anglaise, au hasard de paysages, de bâtisses et de rêveries d'un promeneur solitaire et fort cultivé. C'est une profonde joie de lecture que de se laisser bercer par le rythme des phrases et la finesse du propos dans cette gigantesque et plaisante digression de l'esprit vagabond. Je comprends pourquoi Enrique Vila Matas avait classé W. G. Sebald parmi les écrivains malades de littérature: l'univers en apparence anodin d'une balade dans la campagne anglaise est à chaque étape, fût-elle courte, l'occasion pour l'auteur de disserter agréablement sur le sous-texte intellectuel et artistique laissé par toute trace, fût-elle infime, de l'œuvre de l'homme qui se présente devant lui. Se dégage de l'ensemble une douce mélancolie face à l'action du temps, à laquelle l'homme et ses ouvrages inévitablement se soumettent.

mercredi 11 juin 2008

L'affaire de Road Hill House

L'affaire de Road Hill HouseJe suis sorti déçu de ma lecture de L'affaire de Road Hill House, de Kate Summerscale. Le sujet pourtant me semblait intéressant: l'auteur part d'un fait divers criminel qui a fasciné et tourmenté l'Angleterre dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle. Dans la maison bourgeoise d'une famille tout ce qu'il y a de plus convenable, pendant la nuit du 29 au 30 juin 1860, est sauvagement assassiné le jeune Saville Kent, quatre ans. Son corps sanguinolent est retrouvé au fond des latrines du jardin. Qui est l'auteur de ce crime atroce? Un membre de la famille, père, mère, frère ou soeur? La gouvernante? Un autre domestique? En raison de l'incompétence de la police locale, un détective de Scotland Yard, Jack Whicher, est appelé en renfort pour démasquer le coupable. L'auteur nous fait suivre de façon extrêmement détaillée tout le parcours de l'enquête, de la reconstitution des emplois du temps de la maisonnée la nuit du meurtre jusqu'aux cheminements tortueux de la justice et de l'accusation pour arriver enfin à la découverte définitive du coupable. Mais pour Kate Summerscale, l'affaire ne s'arrête pas à son dénouement judiciaire: le meurtre de Road Hill House serait d'après elle l'événement matriciel à la base de la littérature policière anglo-saxonne à venir, Jack Whicher devenant le modèle des détectives tels qu'ils seront représentés dans les romans de Wilkie Collins ou de Charles Dickens. De fait, cet intérêt pour le huis-clos, ce rôle d'enquêteur représenté comme un fin logicien confronté à la complexité de l'ingéniosité meurtrière, l'idée qu'un seul homme est mandaté pour résoudre une énigme apparemment insoluble sont déjà présents dans ce fait divers qui fit longtemps les unes de la presse de l'époque. Le meurtre de Road Hill House n'est donc intéressant qu'en raison de ses conséquences sur l'histoire de la fiction policière anglaise; ce serait l'événement fondateur à l'origine des futurs Sherlock Holmes et Hercule Poirot. Un cas d'école.

En outre, Kate Summerscale offre une analyse de la société victorienne et de ses principes qui sacralisent l'espace privé de la maison, espace privé qui avec ce fait divers n'est donc plus ce lieu sacré où l'institution familiale s'exerce en toute justice, mais le recoin sombre où les pires turpitudes peuvent se déchaîner, détruisant les fondations morales de la classe bourgeoise et jusqu'à l'innocence d'un enfant. Le fait divers ainsi permet d'ausculter les mythologies qui fondent la société victorienne et que l'horreur de l'assassinat met à jour et à mal.

Et pourtant, j'ai été déçu par ce livre. Certes, l'auteur fournit un travail de documentation monstrueux, allant chercher toutes les sources possibles pour étayer sa description des faits et de ce qui les entoure. Certes, le récit se lit agréablement, on parcourt les différentes étapes de l'enquête policière avec avidité, cherchant à savoir qui est le coupable. Mais... mais à mon sens le whodunit est un genre toujours décevant, que je n'ai jamais entièrement aimé pour cette raison: une fois que le coupable est découvert, je suis toujours déçu car je trouve la solution trop mesquine. Même ici, dans une narration tirée de faits réels et vérifiés, ça n'a pas manqué. En plus, je n'ai jamais été follement attiré par les faits divers et celui-ci, fût-il vieux de cent cinquante ans, ne fait pas exception à la règle. Surtout, je trouve que l'auteur, nonobstant de fréquentes recontextualisations des différent éléments de l'enquête dans le cadre historique de la société victorienne et celui littéraire de la fiction policière naissante, me déçoit également car elle n'arrive pas à dépasser suffisamment le registre de l'anecdote pour atteindre à l'universel. Il faut dire que dans ce genre un peu spécial de l'analyse non seulement historique, mais surtout littéraire, d'un corpus de documents issus du passé, je suis un adorateur absolu de Leonardo Sciascia. Les poignardeurs, La disparition de Majorana, Mort de l'inquisiteur sont pour moi parmi les grands textes du vingtième siècle. Tous partaient d'un corpus de documents autour d'un événement historique mineur mais symboliquement important et Sciascia l'analysait non en historien, mais en écrivain marqué par les textes et la pensée des Lumières, c'est-à-dire cherchant à voir dans les documents la vérité que seule la raison et l'écriture pouvaient lui permettre d'atteindre. J'ai été ébloui par la force et la finesse des démonstrations de Sciascia. Je n'ai pas retrouvé pareil éblouissement devant le livre de Kate Summerscale; à mon sens pour deux raisons: l'événement du meurtre de Road Hill House, tout matriciel qu'il puisse être aux yeux de l'auteur, est finalement pas très fort symboliquement (c'est un fait divers somme toute très banal, et le dénouement de l'affaire l'est également); et, deuxièmement, le choix de nous le raconter comme si nous étions dans un roman policier donne une plus grande importance à la technique narrative au détriment de l'analyse des faits et des textes. Dès lors, toutes brillantes que soient les thèses avancées par Kate Summerscale sur le rapport entre ce meurtre et la société et la littérature anglaise du dix-neuvième siècle, elles passent au second plan, et semblent moins importantes que le déroulement jour après jour des moindres étapes de l'enquête policière. Ce luxe de détails dans la narration des événements nuit à la portée des théories que l'auteur échafaude, et qui en outre me semblent peu convaincantes. Point n'est besoin de nous expliquer longuement que les faits divers saillants d'une époque nous apprennent beaucoup sur la société qui les a enfantés: on s'en doutait un peu. Et point n'est besoin de savoir que des auteurs se sont inspirés de personnages réels pour inventer leurs personnages: ce qui compte, c'est la force de leurs personnages fictionnels, qui passeront à la postérité alors que Whicher est tombé dans l'oubli sans que nous ayons à le regretter aujourd'hui.

Donc, même si j'ai lu agréablement les pages de ce livre, je n'ai été convaincu ni par sa démonstration, ni par sa narration trop classique et au dénouement trop décevant. Ce n'est certes pas un mauvais livre, peut-être que j'ai seulement attendu trop de sa lecture.

mercredi 4 juin 2008

Peine perdue

Peine perdueJ'ai relu hier soir Peine perdue, courte bande dessinée autobiographique de Baladi publiée dans l'essentielle collection Mimolette de l'Association. Une chanson faisait pleurer l'auteur dans son enfance, il n'en reste qu'une cassette où il s'était enregistré en train de pleurer, pour se souvenir de la tristesse que provoquait en lui la musique. Il lui faut aujourd'hui tendre l'oreille pour entendre ses larmes, et essayer de comprendre les paroles de la chanson, qui à l'époque lui semblaient évoquer, dans leur insondable mystère, un western crépusculaire. La bande dessinée retrace l'histoire de ce rapport personnel à cette madeleine sonore, seul souvenir audible de ce que fut son enfance: ou comment bien des années après il retrouvera le titre de la chanson originale grâce à un colocataire mélomane qui avait mis par hasard le disque sur sa platine. Il s'agit d'une chanson des Seeds, aussi émouvante pour l'auteur qu'était importante pour le Narrateur de la Recherche l'émotion que provoquait en lui la petite phrase de la sonate de Vinteuil. C'est donc tout une description de ce que furent l'imagination et les grandes émotions de l'enfance condensées ici en un souvenir sonore, et de ce qu'est la joie de les redécouvrir. La peine perdue du titre est donc cette émotion d'enfance, qu'il ne peut reproduire mais dont il aime à se ressouvenir grâce au vinyle. Comment rendre compte par la bande dessinée de ce qu'est une musique pour celui qui l'a tant aimé? Baladi y parvient avec une grande finesse dans l'exposition de ses sentiments et de ses souvenirs, de ce qu'il est maintenant et de ce qu'il avait été. La vraie vie, c'est la bande dessinée...

En filigrane, on peut aussi voir dans ce récit une métaphore de ce que représente pour l'auteur la bande dessinée: une émotion d'enfance que l'on prolonge par la lecture et le dessin; quelque chose qui comme le vinyle, reste un objet empreint d'émotion, quoique le support semble désormais périmé à l'ère de la dématérialisation. Baladi rappelle le rapport affectif qu'il y a dans certaines oeuvres, qui gardent leur mystère originel et hantent pour longtemps de parcours de lecteurs/auditeurs/spectateur. Du plaisir enfantin à lire Lucky Luke à la création de cette bande dessinée autobiographique, il y a ce même rapport affectif envers le neuvième art, de même qu'entre la tristesse qu'évoquait chez l'enfant une chanson des Seeds et l'écoute adulte, il y a toujours cette part de soi-même qui s'émeut à cette métempsycose intérieure.

mardi 3 juin 2008

Les émigrants

Les émigrantsJ'avais décidé de lire W.G. Sebald parce qu'il était cité et conseillé par Vila-Matas dans Le mal de Montano comme l'un des auteurs comptant le plus pour le narrateur obsédé d'écriture autobiographique: Sebald représentait à ses yeux, en même temps que Kafka ou que Pessoa, le genre d'écrivain atteint comme lui de la maladie de la littérature. J'ai donc choisi au hasard dans une librairie Les émigrants pour mieux découvrir l'auteur, attiré par la mystérieuse quatrième de couverture. Il s'agit de quatre courts portraits de personnes croisées par le narrateur, un "je" qui ressemble à l'auteur mais qui ne l'est pas entièrement. Et apparemment, le dernier portrait est en fait un mélange fictionnel de deux personnes réelles, dont l'une a croisé la trajectoire de l'auteur-narrateur. En fait, peu importe le lien entre fiction et réalité: c'est tellement bien écrit —et chapeau au traducteur, qui rend dans un français parfait et un style magnifique la prose de Sebald— qu'on se laisse porter par ces histoires mélancoliques d'errance personnelle et qu'on prend plaisir à croire entièrement aux récits, à connaître ces personnages, à parcourir leurs itinéraires. Le point commun des quatre récit, est, comme l'indique le titre du recueil, l'émigration: moins le déplacement définitif d'un territoire à un autre, d'une langue à l'autre, qu'un déplacement intime de l'esprit, empreint de neurasthénie et même de désespoir en raison d'un passé douloureux qui a marqué à jamais l'âme. Les quatre récits sont autant d'épisodes d'errance solitaire dans un univers où le malheur a frappé irrémédiablement. Le génie de l'auteur est de rendre par son œuvre cette solitude et ce désastre initial qui fonde le mal-être définitif où sont engluées ces existences désormais fragmentées. Sans que jamais le narrateur ne l'aborde frontalement, c'est de la Shoah qu'il est question, et de la difficulté pour ceux qui ont échappé au massacre de se savoir encore en vie, rescapés d'une horreur dont leurs parents, leurs proches, leurs amis ne sont pas revenus. D'où l'errance, la solitude et la crise existentielle qui traversent leurs âmes meurtries. D'où cette émigration non seulement réelle, mais surtout mentale, dans un univers séparé du monde des vivants, là où leur solitude malheureuse est incapable de trouver un réconfort et ne cesse d'interroger la raison sans pouvoir trouver de réponse. Ce sont quatre courts récits poignants, singuliers, qui retracent autant de vies mystérieuses qui ont compté dans le parcours du narrateur, qui par la langue, par le style, par la littérature retranscrit leur éternelle mélancolie. Le texte s'accompagne de photos évoquant les parcours, comme pour donner un surcroît de réalisme à ces histoires mineures qui ont rencontré un malheur majeur; pour rendre aussi à ces personnes évoquées la vérité de leur existence réelle et désespérée.

C'est donc un beau livre, où on se laisse porter par une langue sobre et juste, qui décrit la tragique mélancolie que le vingtième siècle européen inscrivit dans quatre destinées.

dimanche 1 juin 2008

Le syndicat du crime

Le syndicat du crimeLe syndicat du crime est, si j'en crois le long livret accompagnant l'édition de la trilogie en DVD, le film qui a explosé les records du box-office hong-kongais, dont les productions s'enlisaient dans la surexploitation des recettes du wu xia pan vieilles et usées jusqu'à la corde; c'est le film qui a révélé aux Hong-kongais et surtout au monde entier que John Woo était un putain de cinéaste qu'il fallait désormais considérer comme un des génies du polar, au même titre que Melville, par exemple; c'est le film qui a démontré que Chow Yun Fat avait l'étoffe des grandes icônes du cinéma, et qui a fait de lui une star renommée dans toute la Chine, tous les Chinois essayant à l'époque d'imiter la nonchalance désabusée de son attitude et son style vestimentaire. Bref, c'est un peu LE film qui a fait comprendre à ses spectateurs que quelque chose se passait au cinéma en Extrême Orient, et qu'il serait bon de s'y intéresser.

Seulement, moi je viens après la tout ça. C'est à dire qu'avant de voir Le syndicat du crime, j'ai vu The Killer, Une balle dans la tête, À toute épreuve, Volte-face et le très dispensable Paycheck. Que des films  de John Woo postérieurs à cette révolution économique et esthétique que fut pour le cinéma de Hong Kong A Better Tomorrow (titre original, largement meilleur que la traduction française). Donc mon opinion en tant que spectateur est un peu biaisée, car je vois ce film en sachant ce qui a eu lieu après. Je sais donc que l'auteur est un dieu du montage, un génie de la mise en scène de gunfights passionnément interminables, un type qui réussit à nous scotcher devant des scènes d'un irréalisme total. Mais je sais aussi qu'à mon sens le très gros défaut des films de John Woo, c'est que leur scénario est généralement complètement bidon: ce qui fait que même si je me laisse porter avec plaisir par la réalisation virtuose du cinéaste, je suis globalement déçu par l'histoire qui ne tient jamais debout, est souvent une succession de poncifs —l'importance de l'amitié, le sens du sacrifice, le courage, les gentils contre les méchants, blablabla— et dans laquelle les scènes de dialogues sont de simples transitions entre deux plus jouissives scènes de combats où les gentils mettent la branlée aux méchants en prenant au passage une ou deux balles non mortelles dans le corps. Ainsi, Une balle dans la tête, considéré pourtant comme un des films les plus personnels de son auteur, me semble scénaristiquement une resucée mal agencée  et trop décousue de Voyage au bout de l'enfer du génial Cimino: je ne crois pas aux personnages, à mon sens trop caricaturaux, et ce qui est censé devenir progressivement le drame d'une amitié forte qui se déchire confrontée aux horreurs de la guerre n'a rien de l'ampleur tragique et du génie épique de son modèle américain. 

Et nonobstant mes critiques envers John Woo, j'aime toujours autant voir ou revoir ses films: son talent dans la mise en scène des combats infinis me procure un tel plaisir de spectateur que je suis prêt à supporter ses personnages archétypaux, voire stéréotypés, et ses scénarios rachitiques et prévisibles. Le syndicat du crime manquait donc à ma connaissance de son cinéma, or, c'est apparemment par lui que tout a commencé, que John Woo est devenu une star, Hong Kong un continent cinématographique et le polar un genre chinois. Pour moi qui ai vu et connais ce qui a suivi, cela revient à voir un dessin préparatoire à la fresque du Jugement Dernier de la Chapelle Sixtine: un brouillon maginifique, mais un brouillon quand même lorsque l'on connaît la majesté de l'oeuvre qu'il préfigure; car de fait on retrouve les archétypes du cinéma de Woo —les gangsters à l'ancienne dépassés par le manque d'honneur de la nouvelle criminalité de Hong Kong, le sens de l'amitié, le combat à mort seul contre tous ou presque, etc.—, on retrouve son talent pour la mise en scène de fusillades surréalistes, mais à mon sens on n'atteint pas encore l'épure parfaite que le cinéaste offrira dans The Killer, ou la folie furieuse et gratuite de À toute épreuve (où le cinéaste s'amusait filmer à l'envi des gunfights impossibles et monstrueux pour la seule gageure personnelle). On retrouve donc dans Le syndicat du crime tout ce que l'on connaît des structures et des mécanismes du cinéma de Woo, avec leurs éternels défauts, mais on voit bien qu'on n'atteint pas la maîtrise des films postérieurs. Et pour ce qui est des reproches que personnellement je ne cesse de faire envers ce cinéaste... ben, rien de neuf, vraiment: je n'ai pas cru deux secondes à l'histoire qui tient sur un ticket de métro, et si l'on assiste à la création d'une dégaine unique (comme avaient pu l'être celles de John Wayne ou de Bogart en leurs temps) grâce au jeu d'acteur novateur de Chow Yun Fat, on suit des archétypes plus que des personnages. Mais je pense aussi que ce reproche que je ne cesse de faire au cinéma de John Woo n'est finalement que la condition nécessaire au plaisir que j'éprouve à contempler ses gunfights magistraux: pour céder au plaisir et croire à l'irréalisme le plus complet dans l'organisation des fusillades (où l'on tire un nombre de balles incalculables pour atteindre l'adversaire), il faudrait nécessairement que ceux qui y prennent part soient les personnages les plus abstraits possibles. Auquel cas les défauts que j'attribue à John Woo seraient tellement indissociables de son style que je ne suis pas prêt de les voir disparaître...

mercredi 28 mai 2008

Marilyn, dernières séances

Je ne sais pourquoi, mais quoique j'aimasse fort ce livre de Michel Schneider, j'en ai étiré longtemps la lecture, le traînant comme si c'était un pavé illisible alors que j'étais pourtant fort intéressé par l'intrigue et ses développements. Il y a des moments comme ça où lire est difficile, bien que l'on aime lire. C'est du moins ma façon à moi de lire les livres: je peux passer un mois dans une grande frénésie de lecture et le mois suivant n'avoir que rarement envie de me mettre devant un livre, si bon puisse-t-il être. C'est comme ça, comme le chantaient les Rita Mitsouko, si ma mémoire est bonne. 

D'une certaine façon, je regrette d'avoir autant eu de mal à terminer ce roman alors que chaque fois que je me lançais dans une lecture de quelques courts chapitres j'étais fasciné non seulement par les descriptions des personnages —qui ne serait pas fasciné devant l'icône du vingtième siècle que fut Marilyn?— mais encore plus par la plongée dans une psychanalyse destructrice, dangereuse et par conséquence complètement folle que Michel Schneider rend avec force détail. Mais on oublie vite l'ampleur du travail de documentation, car s'il est visible à chaque page que l'auteur a lu tout ce qu'il était possible de lire et d'apprendre sur les derniers mois de la star et sur sa relation analytique trouble  et démente, l'auteur ne cherche jamais à mettre en avant sa grande érudition pour le sujet, mais plutôt sert son propos avec talent. C'est d'ailleurs moins Marilyn  qu'il arrive à cerner —comme face à l'objectif d'une caméra, elle est toujours mystérieuse, elle garde l'énigme de sa beauté et de ses angoisses— que son brillant analyste chez lequel tout Hollywood vient exposer ses problèmes, et qui correspond avec les plus grandes sommités de la psychanalyse, Anna Freud en tête. Il se lance dans une thérapie ne respectant aucune des règles de l'orthodoxie freudienne face à sa patiente qui est sérieusement malade de son statut de sex-symbol désincarnant, de sa célébrité et de son image si photogénique. C'est une longue maladie mentale que retrace Michel Schneider, une spirale de détresse dans laquelle le psychiatre finit par se piéger lui même par un contre-transfert dangereux. C'est la face cachée de Marilyn, dépressive, anxieuse, angoissée et délirante, que nous dépeint l'auteur; non plus la face visible que nous ont montré les photographies et les films, où rayonnaient son talent et sa beauté, mais un visage intérieur, aussi torturé par ses doutes et ses craintes que le portrait de Dorian Gray était marqué par les traits du vice. 

En filigrane, Michel Schneider retrace les rapports profonds du cinéma hollywoodien et de la psychanalyse: quiconque a vu n'importe quel film d'Hitchcock, certains films de Fritz Lang (Le secret derrière la porte, House by the River, La femme au portrait), et bien d'autres encore a déjà pressenti combien les théories freudiennes et le cinéma américain se rejoignaient en beaucoup de points. Avec ce roman, on saisit vraiment combien les acteurs, les réalisateurs, les scénaristes de l'industrie du cinéma nourrissent —se nourrissent de— la psychanalyse; combien Hollywood est un inconscient torturé, combien le divan est aussi un lieu cinématographique. 

Michel Schneider se définit comme un faussaire dans l'avant-propos de son livre. Mais derrière le faux de la fiction romanesque transparaît une vérité des âmes et des souffrances d'un couple analyste-analysée enchaîné dans un processus délétère qui se terminera par la fin tragique d'une idole qui était aussi une femme fragile et fragilisée. 

mercredi 21 mai 2008

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J'adore Thomas Ott. J'avais découvert l'auteur avec Cinema Panopticum et avec cette nouvelle oeuvre au titre imprononçable et impossible à retenir il continue de creuser un sillon onirique et étrange. Il creuse littéralement d'ailleurs, puisqu'il emploie à nouveau la technique de la carte à gratter avec sa maestria habituelle, qui lui permet de rendre parfaitement les volumes et de donner aux images un caractère toujours inquiétant; chaque dessin contient une part envoûtante de mystère. Toujours sans aucune parole, l'intrigue est ici gouvernée par la succession des chiffres qui forment le titre, et n'est finalement qu'une longue et magnifique illustration de la citation mise en exergue du récit: "Good people are so sure they're right". Soit donc un homme sûr de sa bonté, de sa justice et de sa morale qui tombe sur une énigmatique succession de chiffres qui changera radicalement le cours de sa vie, l'entraînant dans une spirale infernale et onirique où sa justice, sa bonté et sa morale révéleront leur profonde vérité. On retrouve la structure circulaire du récit, qui était aussi celle de Cinema Panopticum, alliée au thème de la peine de mort qui était aussi celui de La Bête à Cinq doigt, son court récit magistral dans la collection patte de mouche de l'Association. 

Le génie, c'est de réussir à raconter une histoire sans aucun mot, et avec seulement des chiffres. Le récit prend un tour d'abord énigmatique, puis très vite cauchemardesque, à mesure que le protagoniste sombre dans les troubles cercles de l'infernale folie. C'est le dessin de Thomas Ott qui crée une ambiance étrange façon Eraserhead, par des cadrages précis et cette maîtrise des hachures qui donnent aux représentations une rugosité, donc des replis, des  recoins, des ombres et des noirs vraiment étonnants. On se laisse donc embarquer dans l'univers de l'auteur avec intérêt, et on se prend à relire son livre pour être sûr de ne n'avoir laissé passer aucun détail de ses compositions. 

mercredi 7 mai 2008

Hotel Koral

Étrange objet de bande dessinée non identifié que cet Hôtel Koral d'Anthony Pastor. Une succession d'images en couleur, hyper-réalistes (deux par page), autour d'un hôtel sans charme où débarquent une jeune femme et un couple de vieux. Mais, comme dans un conte pour enfant —une légère comptine enfantine inaugure chaque chapitre— il y a du refoulé derrière la netteté quasi-photographique des vignettes. Un passé atroce a existé avant que ne s'érige cet hôtel, et la jeune femme est là pour chercher les éventuels survivants du massacre afin de rendre publiques les horreurs d'une récente et sombre guerre civile. Avec pour seule arme un polaroïd. C'est l'un des rares indices que l'on a pour tenter de dater la bande dessinée : fin des années 1990? D'un point de vue esthétique en tout cas, le polaroid renvoie au statut de chaque image, à la précision hyperréaliste du dessin et au caractère faussement instantané de leur composition. 
Comme chez David Lynch, le présent trop lisse cache des aspérités enfouies. On apprend ce qui s'est réellement passé, mais on ne le voit pas, on ne le comprend pas et les rares témoins de l'épisode sont soit traumatisés, soit mutiques. La plupart d'ailleurs sont mort. Et la jeunesse n'en a que faire, préférant l'insouciance des petits larcins et des combines minables aux grands questions politiques. À moins que...
À moins que la jeune femme, fille de l'entrepreneur Vargas qui reconstruit le quartier dévasté où a été érigé l'hôtel moderne, ne se raconte des histoires, comme son père aimait à lui mentir. À moins que ce cauchemar sous-jacent soit un pur produit du délire du lecteur ou des personnages... Comme chez David Lynch, il est difficile de discerner ce qui est de l'ordre du réel et ce qui est de l'ordre du fantasme. Sommes-nous dans un monde réel ou ne suivons nous plutôt pas une histoire de bruit et de fureur? La jeune femme veut-elle vraiment connaître la vérité ou a-t-elle besoin de s'en prendre à son père pour vraiment exister. 
Hôtel Koral est un récit mystérieux, pleins de vides qu'il faut combler entre deux images saisies sur le vif et étrangze par leur douteuse clarté. Un mystère bien épais: on referme le bouquin avec plein de questions et une grande surprise pour un style graphique plutôt original par rapport aux canons actuels— si canon il peut y avoir— de la bande dessinée contemporaine. (J'entends par là que le choix surprenant d'un hyper-réalisme plutôt que d'un trait plus relâché et libre est suffisamment rare dans les productions alternatives pour être remarqué. Ce qui n'enlève rien aux apports et attraits du graphisme plus relâché). 

mercredi 23 avril 2008

Le journal d'un ingénu

Dans les grandes dichotomies qui séparent le monde en deux, après les catholiques et les protestants, après les pro-PC et les pro-Mac, après ceux qui ont un fusil chargé et ceux qui creusent, il y a les familles Tintin et les familles Spirou. Mes deux parents ayant tous deux été bercés par les exploits du jeune reporter du Petit Vingtième, je n’ai eu qu’une faible connaissance de Spirou inversement proportionnelle à ma tintinophilie. Ma bédéphilie, relativement récente, s’orientant résolument vers la bande dessinée adulte, je n’ai pas cherché à combler outre mesure mes lacunes vis-à-vis des aventures de Spirou : il y a certes quelques albums du jeune groom dans ma bibliothèque, mais je reste, sans doute aussi par nostalgie de l’enfance, résolument tintinophile—ce qui ne m’empêche pas d’admirer le talent de Franquin par ailleurs. 

Pourtant, je n’ai pas hésité aujourd’hui à acheter le dernier one-shot des aventures de Spirou, intitulé Journal d’un ingénu. D’abord, parce qu’il fait justement partie des one-shots publiés en marge de la série principale dont je ne connais pas précisément l’évolution. Ensuite parce que l’auteur est Émile Bravo, récemment primé au festival d’Angoulême pour un autre album, et que je ne connaissais jusqu’alors que pour sa présence dans les cases d’Approximativement (il est présent dans l’atelier avec Trondheim). De lui, je n’ai rien lu, sans doute parce que son oeuvre est surtout publiée dans des collections destinées à la jeunesse, et que, ne pouvant tout suivre de la (sur)production actuelle, je délaisse par choix ce secteur de l’édition BD. Une dernière raison qui m’a poussé à acheter et lire ce livre, c’est que je savais qu’Émile Bravo releverait le défi de raconter les origines du jeune groom: pourquoi s’habille-t-il toujours de son costume ridicule? Comment rencontra-t-il son compagnon inséparable Fantasio? Pourquoi l’écureuil Spip est-il doué de conscience? Bravo reprend le personnage là où il a commencé, avant que Franquin n’en fasse un globe trotter intrépide: au Moustic Hôtel où, comme tout bon groom qui se respecte, il est chargé de porter les bagages des clients. 

Mais au défi original d’avoir redonné à Spirou son premier métier de groom, Bravo a ajouté une deuxième gageure: situer historiquement son récit à l’été 1939, lorsque l’Europe est au bord de la seconde guerre mondiale. De même que Chaland imaginait dans Vacances à Budapest la rencontre entre les événements de Hongrie en 1956 et la ligne claire (qui avait bizarrement occulté l’événement), Bravo dépeint donc la rencontre entre l’ingénu Spirou et la tragédie majeure du vingtième siècle, alors que jusqu’à présent le premier semblait n’avoir jamais été contemporain de la seconde. Mais la démarche de Bravo n’est pas exactement la même que celle, plus ironique, de Chaland: ce dernier se plaisait à reprendre la ligne claire en jouant avec tous les préjugés idéologiques qu’elle véhiculait; alors qu’au lieu de l’ironie, il y a chez Bravo une grande tendresse pour un personnage à peine issu de l’adolescence, orphelin de père et de mère, un peu nigaud et terriblement attachant. La recontextualisation historique rapproche le Spirou de Bravo de Tintin reporter, et d’ailleurs l’auteur joue avec humour avec cet autre héros modèle de la bande dessinée belge: Spirou est un lecteur du journal de Tintin, et possède dans sa maigre bibliothèque ses aventures au pays des Soviets —en même temps qu’un récit d’aventures de Davy Crockett et une Bible (Spirou est d’ailleurs un bon catholique, puisque seule une icône de la vierge orne les murs ternes de sa chambre de bonne). Surtout, à deux reprises au moins, Spirou fait “comme Tintin”: l’influence hergéenne dans cet album de Spirou (dont le contexte renvoie au Sceptre d’Ottokar) est pleinement revendiquée.

De fait c’est sans doute cette idée très forte de replacer le personnage de Spirou dans une période historique précise qui a poussé le tintinophile que je suis à me ruer sur cet album. Et ce retour dans le passé n’a pas empêché Bravo de placer dans la bouche de ses personnages des répliques adressées au lecteur d’aujourd’hui —il faudrait ainsi faire lire au petit père de l’identité nationale les pages 32 et 33 (je doute qu’il soit capable de lire plus de deux pages): on y lit notamment: “Tu te fiches de moi? il n’y a pas de grand pays qui tienne, et l’identité nationale, c’est un truc artificiel! [...] L’identité nationale, c’est toujours celle du pouvoir en place et c’est tout!” De même, la description du journalisme pratiqué par Fantasio de 1939 semble surtout une critique de la pipolisation qui gangrène aujourd’hui grande partie de la presse, au détriment des informations importantes. Enfin, Bravo imagine que Spirou rencontre une jeune fille espiègle et séduisante. Ce personnage me paraît même bien plus riche que celui de Seccotine, mais ne connaissant pas précisément la saga Spirou, je me trompe peut-être. C’est elle en tous cas qui éveille Spirou au monde qui l’entoure, et surtout à l’amour. Et c’est elle qui forme avec Spirou le binôme confonté aux problèmes développés dans l’album, bien plus que Fantasio, qui apparaît par bien des aspects très antipathique. 

L’album se lit donc avec un grand plaisir, et c’est sa grande force que de réussir à proposer dans un livre destiné aussi aux plus jeunes un récit que les adultes aiment lire et relire. Je suis persuadé que les prochaines lectures apporteront de nouvelles joies et découvertes. Je tire donc mon chapeau à Bravo!

Juste une remarque en marge: l’idée de proposer des one-shots sur Spirou en marge de la série principale, où différents auteurs, sans renier leur style, apportent leur vision personnelle du personnage emblématique de la bd franco-belge aurait-elle été possible si Sfar et Trondheim n’avaient lancé avec génie le concept de la série multiple Donjon? De fait, les one-shots de Spirou sont d’un concept proche des Donjon Monsters, dans lesquels des auteurs différents apportent leur vision de l’univers extensible de Donjon (même si le scénario est toujours de Sfar et Trondheim). Même si l’idée des one-shots Spirou n’est pas absolument originale, je pense qu’elle n’a pu être conçue que parce qu’elle avait été expérimentée avec succès par Donjon... Aussi j’attends avec impatience le Spirou scénarisé par Lewis Trondheim (béni soit son nom sur trente générations)... 

jeudi 10 avril 2008

La littérature nazie en Amérique

Je poursuis ma découverte de Roberto Bolaño. Après Étoile distante, Les détectives sauvages, Nocturne du Chili, 2666 je me suis donc lancé dans l'étonnant La littérature nazie en Amérique. Traité faussement sérieux à la manière des Chroniques de Bustos Domecq, où Borges et Bioy Casarès inventaient dans une série d'articles critiques toute une série d'écrivains fictifs aux conceptions radicales et étranges. Ici Bolaño imagine un ensemble d'écrivains admirateurs du régime hitlérien ayant sévi en Amérique latine et Amérique du Nord, à l'oeuvre parfois très confidentielle —par exemple limitée à l'auto-édition et au public des supporters argentins du Boca— dans des revues ou maisons d'éditions fort petites —El Cuarto Reich Argentino, tout un programme— et aux textes parfois provocateurs. C'est en fait un excellent prélude à Étoile distante —le livre par lequel j'ai découvert Bolaño— où l'auteur fait un portrait glaçant d'un poete chilien d'avant-garde, meurtrier sanguinaire et héraut de la dictature de Pinochet; Carlos Ramirez Hoffman a droit ici à une longue notice qui résume ce qui sera plus tard développé dans le roman suivant de l'auteur. Mais on a droit aussi à des poètes nord-américains ayant découvert les joies du nazisme littéraire dans les prisons nord-américaines, des poètes maudits à la gloire limitée, des auteurs de science fiction rêvant d'un futur où le rêve national-socialiste deviendrait réalité. 
Le génie de ce pastiche de critique littéraire tient dans l'humour délicat qui fait de ces improbables auteurs de véritables fous de passion pour la littérature. Globalement on parle assez peu de leur intérêt politique pour Hitler, qui est pourtant la raison de leur présence dans ce recueil, si ce n'est au détour d'une phrase décrivant le sujet d'un livre ou d'un libelle quelconque aux relents idéologiques nets. Finalement, l'important n'était pas tant le sujet nazi de ces bizarres littérateurs que leur vie consacré à la littérature, dont Bolaño s'amuse à imagine le parcours souvent chaotique, parfois mystérieux. Et comme dans 2666, l'épicentre de chaque notice, c'est à dire la fascination pour le régime nazi, se dérobe au profit de cette fausse encyclopédie d'écrivains absurdes mais considérés avec le plus grand sérieux. Il traversent le XXe siècle (et même le XXIe siècle pour les plus récent d'entre eux, non encore morts mais qui publieront, si l'on en croit les dires de Bolaño), les soubresauts du continent américain, marqué par les dictatures, le rôle des Etats Unis et le Football. L'humour est discret, mais absolument réussi —quoique quelques pages soient aussi glaçantes (comme celles consacrées à Ramirez Hoffmann). Un petit plaisir de lecteur, et décidément un grand auteur. 

lundi 31 mars 2008

La quatrième nuit excentrique

J'étais présent samedi dernier à la quatrième édition de la nuit excentrique, une production originale de la Cinémathèque française et de l'incontournable nanarland, hilarante et richissime encyclopédie en ligne du nanar. Chaque année, donc, ce formidable site cinéphage et la plus grande institution cinéphile française organisent une nuit spéciale consacrée au nanar dans ses formes les plus réjouissantes, et plus généralement dédiée à tout un pan de sous-culture reléguée aux oubliettes de l'histoire du cinéma en raison de sa profonde et générale —mais hilarante— nullité esthétique. Ce n'est donc pas une nuit permettant au cinéphile rigoureux et rigoriste —que je suis sans doute par ailleurs — de réfléchir, par exemple, aux rapports conceptuels entre le jeu bressonien et l'esthétique dépouillée d'Ingmar Bergman au début des années 60. Mais ce sont plus de dix heures de folie sur pellicule, projetée dans une ambiance survoltée où l'on déploie frénétiquement ses zygomatiques et où l'on détruit collectivement et définitivement de nombreux neurones.

Cette nuit — incontestablement la plus drôle de l'année— a été sans doute un des événements culturels les plus hype auxquels il m'ait jamais été donné d'assister. L'obtention des places fut un sport d'endurance, de rapidité et de calcul où la moindre minute pouvait être décisive pour définir qui était in et qui était out. Et si, moi qui ai si peu de prédisposition pour le sport en général, j'ai pu faire partie des heureux titulaires d'une réservation, c'est uniquement grâce à mon abonnement Libre Pass à la Cinémathèque qui m'a évité d'avoir à faire deux heures de queue le 12 mars pour réserver une place tant recherchée (et retirer en même temps une place pour une amie), en entrant à midi dans la file réservée aux rares abonnés qui étaient intéressés par l'événement, queue minuscule comparée à la file d'attente des non-abonnés. Ceux qui avaient fait le choix de réserver via le net devaient faire preuve d'une grande célérité, car toutes les places furent allouées au bout de seulement trois minutes. Et il ne restait aux malheureux dépourvus de place, et désirant plus que tout entrer le 29 mars à 20h30 dans la salle Henri Langlois de la Cinémathèque, qu'à faire preuve de patience en commençant une queue dès midi le même jour. Personnellement, si je n'avais pas réussi à obtenir deux places le 12 mars à midi, j'aurais —déçu— renoncé à cette nuit excentrique, car il était pour moi hors de question de faire la queue 8 heures pour voir quatre nanars et d'innombrables extraits. Jean-François Rauger, programmateur à la cinémathèque et brillant Monsieur Loyal de la nuit, semblait d'ailleurs à la fois surpris et un peu triste d'un tel succès — "on passe aussi des films intéressants à la cinémathèque, hein, faut venir aussi à ceux-là quand même". Et d'une certaine façon, je comprends son désappointement: c'est quand même dingue que l'événement le plus couru de la Cinémathèque soit la nuit où passe le pire du pire (mais aussi le plus drôle) de la production cinématographique...

Mais passons sur ces remarques liminaires pour en venir à la nuit proprement dite. Inaugurée comme le veut la tradition par LA réplique-culte nanarlandaise, hurlée par la majorité de la salle (dont moi), la soirée fut ensuite courageusement et brillamment présentée par un Jean-François Rauger dont la fatigue augmentait à vue d'oeil (et la chemise s'ouvrait) à mesure que la nuit avançait. Après la description générale du déroulement des festivités nanardeuses, nous eûmes droit à une première salve d'extraits et bandes-annonces qui laissaient facilement supposer que la suite du programme et la folie de l'ambiance allaient être proprement hallucinantes. Un pétomane délivrait avec tout le talent de son art un concert magistral, des extraterrestres mutiques aux costumes moulants et ultrakitsch —parmi lesquels Christopher Lee— menaçaient d'envahir la terre en kidnappant une innocente famille en voiture. Puis vint une succession vidéo d'extraits montés par l'équipe de nanarland, avec un montage très professionnel jouant sur des effets de rimes, d'échos et de raccords entre les différents morceaux choisis du pot-(très)-pourri. Malheureusement, le court livret énumérant les extraits projetés ne mentionne pas ceux des montages vidéos, et je ne peux donc que citer de mémoire —et imparfaitement— les passages les plus défoncés: avec le doublage apocalyptique d'un asiatique déplorant le décès brutal de sa famille, ce fut comme si l'assistance avait inhalé une dose massive de gaz hilarant; sinon, deux jeunes femmes au langage ordurier s'affrontèrent dans un combat de moto absurde; et de peur de me mélanger les pinceaux avec les suivantes suites d'extraits, je préfère cesser ici la description du montage nanarlandais pour poursuivre avec les bandes annonces sur pellicule de la cinémathèque. L'incoyable Hulk, tout d'abord, annoncé comme un terrifiant film de super-héros, puis un douteux Dawn of the Mummy, plus drôle que réellement effrayant, une fiction putassière sur les dangereux mais surtout involontairement comiques Trottoirs de Bangkok, un tragique et censément érotique drame amoureux intitulé Mon corps a soif de désir face auquel mon corps avait beaucoup le désir d'en rire, la bande annonce du film des Village People Rien n'arrête la musique (d'où l'on déduisait que rien n'arrête non plus la connerie) et enfin, mais je ne m'en souviens plus, Désirs inassouvis.

C'était alors que commença le premier film, qui traditionnellement est le film de "patrimoine" français proposé par la Cinémathèque afin qu'elle remplisse sa mission. Ainsi l'année dernière, nous pûmes admirer "L'île au femmes nues", comédie naturiste ratée et interminable, rachetée par l'inoubliable présence de Pataflan et par le jeu monstrueux de l'acteur principal. Cette année, le choix était autrement plus déjanté, avec un chef-d'oeuvre involontairement très comique produit, réalisé, écrit, distribué et exploité par Émile Couzinet, le roi de l'intégration verticale de l'industrie cinématographique et du nanar à la française: Le Congrès des Belles-Mères. Je ne reviendrai pas trop sur l'intrigue improbable et les jeux de mots navrants du Sieur Couzinet — par exemple: "-ce faisant... -un faisan? quel faisan?". Simplement le spectacle était tout autant sur l'écran que dans la salle: il faut avoir vu une salle entière entonner d'une même voix le refrain absurde de Vincent Scotto pour comprendre ce que pouvait être l'atmosphère surchauffée et délirante. Il faut avoir entendu une demi-heure avant la fin un spectateur implorant "Achevez-moi" pour comprendre ce que cette épreuve souvent hilarante pouvait comporter également d'abnégation cinéphile et de courage collectif. Il faut avoir applaudi aux cascades, aux chansons, aux péripéties interminables et aux jeux de mots époustouflants —allez, encore un: "nous voici décapitées en ce moment capital"— pour comprendre le quatorzième degré inhérent à ce genre de visionnages. Et il faut avoir ri aux dépens du film plus que du film pour apprécier pleinement toute la saveur particulière d'un nanar de patrimoine, qui tel un vin millésimé se bonifie avec le temps, vieilli en fût de chêne dans les caves de la cinémathèque et même restauré impeccablement par les archives du film

Après une pause méritée, histoire de reprendre des forces, du café et de fumer deux cigarettes, nous enchaînâmes avec un brillant jeu concours où l'on pouvait gagner des DVD de nanars édités par Bach Films: il s'agissait de tester la culture nanardesque de l'assistance en trouvant le titre des films dont de rapides résumé nous étaient lus par les excellents animateurs nanarlandais. J'eus beau lever la main plusieurs fois en connaissant la réponse qu'il fallait donner, je ne fus pas choisi par les animateurs. Les cinq personnes ayant correctement répondu se retrouvèrent sur scène pour répondre à un quizz assez complexe: il fallait trouver comment finirait une séquence de Sheena, reine de la jungle, dont le début nous était présenté. Test fort savant, car personne ne pouvait savoir —ni n'a d'ailleurs su— quelle serait l'improbable suite. Le gagnant fut donc l'inventeur de la solution la plus brillamment stupide, la plus nanardement crédible, celle donc qui eut le plus de succès à l'applaudimètre. Commencèrent ensuite des extraits encore une fois tous plus délirants les uns que les autres, où se mélangeaient des araignées géantes, des fourmis monstrueuses en 3D, de belles türkisheries, une comédie musicale indienne à fortes tendances homo-érotiques, les dinosaures recalés du casting de Jurassic Park pour cause d'effets spéciaux ridiculissimes, une version bien peu pasolinienne mais très idiote des Contes de Canterbury (Canterbury interdit).

Vint alors le deuxième film, une pure merveille issue du pays magique du n'importe quoi, où l'imagination crétine est sans limite, où le cabotinage est inouï, où les idées de scénario à la con s'enchaînent sans répit: Karaté Olympia, dont James Ryan est l'inoubliable acteur principal. L'histoire: un ancien officier nazi veut prendre sa revanche sur un obscur épisode de la seconde guerre mondiale, à cause duquel il fut déshonoré et démis de ses fonctions par Hitler en personne; il décide donc, dans les années 80, d'entraîner des karatékas dans le désert namibien afin de lutter contre un ancien officier japonais reconverti en marchand de diamant. Mais un karatéka épaulé par un nain et amoureux d'une niaise saura déjouer ses plans. Que dire de plus après ça? Il faut l'avoir vu pour le croire, et je crains que toute autre description n'apparaisse superflue, vu la forte dose de connerie qu'a demandé le long-métrage. Pour en savoir plus, cliquez sur le lien renvoyant à la chronique de nanarland, vous aurez un aperçu des qualités d'acteur de James Ryan.

Après la seconde pause, tout aussi caféinée et enfumée que la première, nous pûmes partir pour une troisième et avant dernière série d'extraits, où se mélangeaient un ridicule monstre extraterrestre capable de se reproduire par son sang verdâtre, le Numéro 1 des services secrets, roi de la gâchette et de la mitrailleuse lourde, d'obscurs films érotiques tyroliens à l'humour kolossal, un extrait de Wendigo où le remplissage de pellicule est élévé au rang d'art du dialogue inepte, une succession d'effets spéciaux faits de connerie synthétique déposée sur l'écran à la truelle numérique, une vision de l'avenir aussi kitsch que savoureuse (2027, Les Mercenaires du futur), une version cinématographique de l'art putassier de Monsieur Philippe Gérard de Villiers (Brigade Mondaine: la secte de Marrakech), un aperçu de plus des casseroles du talent d'acteur de Florent Pagny, la bande annonce du Bras armé de Wang Yu contre la guillotine volante (quatrième et interminable film projeté l'année dernière à la nuit excentrique), la bande annonce d'un docu-fiction sur l'adultère que l'Église ferait bien de regarder pour comprendre vraiment le sens profond du message du Christ. De quoi encore une fois rire tout son soûl avant d'entamer ce qui serait l'avant dernier film de la soirée.

Hurlements II est une pure merveille de nanaritude, le mètre étalon du film d'horreur raté, le chef-d'oeuvre absolu en matière de plans-nichons inutiles. Tout commence par un enterrement, mais la scène théoriquement triste est vite rendue comique par un Christopher Lee déclarant avec le plus grand sérieux à une proche de la défunte: "votre amie était un loup garou". La suite est encore plus con, et se mélangent allègrement loup-garous triolistes et partouzards, lunettes de soleil du plus bel effet, hurlements d'humains imitant le loup, un nain, une scène de sexe rapide entre les deux héros, des explications biscornues sur le réveil de la cheftaine des loups-garous, des cérémonies ridicules à base de yaourt vocal et de sang séché et enfin un générique final magistral dans l'expérimentation nanarde et dans l'exposition des talents de Sibyl Dannah. Une pure merveille, un vrai plaisir, une profonde connerie.

Pause de rigueur, deux cafés, deux cigarettes, un rappel ému et hilare des mémorables extraits que nous avions pu voir, et nous repartîmes presque aussi nombreux pour la quatrième série d'extraits —j'ai souvenir que l'année d'avant le nombre de désertions avait été plus important. Du Chuck Norris dans toute la splendeur de son talent reaganien, une gardienne-de-harem-organisatrice-de-combats-bizarres-et-dénudés, des extraits de comédies franchouillardes absurdes, un cabotinage délirant de Gérard Depardieu, des Femmes en cage à la vulgarité indépassable, des extraits de Shredder (un film atteint de débilium tremens), une improbable mais bien réelle bande annonce du Dernier Tango à Hambourg, une Mission vers l'enfer bourrée de muscles, de testostérone et de boum-boum-tchacatchacatchac, mais dépourvue de neurones, un surprenant et désopilant dessin animé pornographique.

Mais seuls les plus courageux se sentirent d'attaque pour rester éveillés jusqu'au bout de l'hongkongais Super InfraMan, sous Ultraman, donc sous-sous-Bioman, comme nous l'expliquèrent les gentils organisateurs qui présentèrent le film. Je fus de ces audacieux noctambules, et ne perdis miette de cette interminable succession de combats entre Inframan et les indescriptibles monstres venus de l'espace intersidéral, tandis qu'une bonne partie de la salle dormait du sommeil excentré des Justes excentriques. J'espérais que de vaillants intrépides capables de rester comme moi éveillés devant pareille insulte au bon goût seraient partants pour faire plonger l'assistance dans la quatrième dimension, cet espace où ensemble, tout devient possible au-delà du réel où, la fatigue et l'hallucination conséquente aidant, les cris les plus déjantés sortiraient de la bouche de spectateurs médusés par les conneries sidérales et sidérantes qu'ils avaient passé une nuit entière à absorber. Malheuresuement, la majorité de la salle somnolait, épuisée par tant de débilité sur pellicule. Il y eut cependant quelques rares cas desespérés atteints comme moi de crétinisation avancée, et l'on entendit les cris absurdes "inframan, inframan, inframan, inframan" des spectateurs implorant le personnage principal d'accomplir enfin la transmutation tant désirée et qu'il mettait trois plombes à réaliser. Des "NOOOOOOONNNNNNN" furent émis lorsqu'Inframan se retrouva en danger, quelques conseils furent lancés au personnage ("Faut arrêter la coke", "ça marche pas essaie, autre chose") pour qu'il réussisse à sauver la terre et ses habitants de la menace des monstres crétinoïdes venus de l'espace. Finalement, sans doute aidé par les conseils avisés des spectateurs avachis, Inframan sauva l'humanité, le professeur, sa fille et la terre, et nous pessentîmes que nous étions arrivé au bout de la nuit.

Au bout? Non. Un quarteron de bandes-annonces en retrait jusqu'alors, annoncées à grand renforts d'effets lumineux venus de l'espace d'un goût plaisamment douteux, résistait encore et toujours au jour envahisseur. C'est ainsi, que comme le voulait la tradition, nous terminâmes l'aventure par un banquet par une succession de bandes annonces de films pornos des anées 70. Les Bonnes Suceuses, Elle Suce à Genoux et Baiser au soleil n'étaient cependant rien face à la bande-annonce la plus trash de toutes, Les Bisounours 2...

Nous fumes heureusement récompensés de cette dernière épreuve par un petit déjeuner bien mérité (croissant café), et nous reprîmes le métro à l'heure où d'autres font la grasse matinée, pour retrouver nos pénates et rechercher dans nos lits un repos mérité et un sommeil réparateur. Mais nous fîmes avant de nous coucher une dernière prière adressée au petit Papa Noël, pour que le Dieu du nanar —le Père Pallardy, le Fils Mattéi et le Saint Esprit Weng Weng— récompense au centuple les fabuleux organisateurs de cette inoubliable nuit de folie jusqu'au bout de laquelle nous emmenèrent les démons de minuit Sybil.

Eraserhead

Premier film de David Lynch, premier coup de maître. Le film, strictement inclassable, est un pur ovni cinématographique nous faisant partager les délires angoissés d’un Henry Spencer (John Nance) qui ne cesse de cauchemarder dans une chambre. Son malheur vient sans doute qu’il n’en sort pas assez, et qu’il est très imaginatif: sa paternité est dérangée par l’arrivée d’un monstre effrayant en lieu et place de l’enfant conçu, sa voisine est une bombe sexuelle, sa femme est malade, son radiateur est une salle de spectacle, sa belle-famille une bande de fous, les poulets se découpent vivants, les chanteuses sont d’étranges créatures entre la femme-enfant et le monstre, du ciel parfois tombent d’étranges filaments visqueux et vivants, les gommes des crayons sont faits de la matière grise des têtes qui tombent du ciel. J’imagine qu’un esprit plus tordu que le mien serait capable de considérer ces visions hallucinées et hallucinantes comme des métaphores à contenu sexuel ou psychanalytiquement intéressant —les susmentionnés filaments douteux seraient des spermatozoïdes, les poulets des visions traumatisées de l’acte sexuel, etc.

Ces premiers pas dans le cinéma de celui qui à raison est aujourd’hui considéré comme un grand maître sont donc pour le moins surprenants. L’histoire? Difficile à raconter; il y en a une mais elle est aussi sommaire que les dialogues, rares et laconiques. L’ambiance? Aussi inquiétante que celle des autres Lynch, voire plus car à l’univers tourmenté du cinéaste s’ajoutent des visions bien plus horrifiques que celles déjà inquiétantes des films postérieurs. On retrouve aussi la maîtrise complète, par Lynch en personne, de l’univers sonore qui joue énormément dans les effets d’épouvante du récit: la bande son est comme une immense respiration haletante qui sous-tend presque chaque plan.

Eraserhead est un cauchemar en noir et blanc aux visions marquantes, qui n’a rien perdu de sa force, ni de son éclat.

samedi 22 mars 2008

L'Eau Froide

Hier j'ai revu L'Eau Froide, d'Olivier Assayas. C'est la version longue de La Page Blanche, et c'est encore un téléfilm produit pour la série d'Arte "Tous les garcons et les filles de leur âge" qui devint un long métrage projeté dans les salles. Je ne connais pas vraiment le travail d'Assayas —le seul autre film que j'aie vu de lui est Clean, que j'avais modérément apprécié lors de sa sortie—;mais L'Eau Froide fait pour moi partie des grands films sur l'adolescence (avec À nos amours et Les Roseaux Sauvages, et d'autres que j'oublie sans doute ici). En revoyant les scènes de la fête adolescente dans une maison abandonnée, j'ai éprouvé un pur plaisir de cinéphile, celui de voir un cinéaste pleinement libre qui prend plaisir à filmer toute la fougue de la jeunesse en quelques plans extrêmement proches des personnages (en raison de l'usage fréquent de la caméra à l'épaule), plans qui montrent en même temps toutes les incertitudes de cet âge imparfait. Surtout c'est le premier grand rôle de Virginie Ledoyen, dont on peut voir l'audition dans les bonus du DVD, et qui est vraiment absolument rayonnante dans ce rôle borderline, à la frontière entre folie déchaînée et douceur apaisée.

La bande son est géniale, proposant une compilation parfaite de mémorables morceaux des années 70 (entre autres: Me and Bobby McGee de Janis Joplin; Avalanche, de Leonbard Cohen; School's Out d'Alice Cooper; Janitor of Mercy de Nico), le scénario est suffisamment ténu pour que les personnages puissent exactement exprimer toute l'hésitation de leur âge et de leur époque, et on a l'impression que le cinéaste, avec un buget et une équipe réduite, est peut-être plus libre et enthousiaste qu'il ne l'aurait été avec des conditions de tournage plus confortable. En tous cas, il y a un enthousiasme communicatif dans la mise en scène, et bien que le sujet ne soit pas non plus joyeux, j'ai éprouvé un vrai plaisir cinéphile face à cette vision presque libertaire de l'adolescence dans les années 70.

mercredi 19 mars 2008

2666

2666Je viens de terminer le dernier roman de Roberto Bolaño, 2666, qui parut après la mort de l’auteur et dont on ne peut définir exactement s’il est ou non achevé. Mais comme le signale l’éditeur espagnol dans la postface de la récente édition française, qui pourrait dire le degré d’achèvement des détectives sauvages, autre grand roman de Bolaño ? Car il est certain que s’il nous avait été présenté comme un roman inachevé et posthume, nous y aurions cru. La même chose se produit pour 2666: qui pourrait dire s’il correspond exactement à ce que l’auteur comptait publier? Car, comme pour Les détectives sauvages, ce sont moins les brèves intrigues que déploie l’auteur au cours du millier de pages que comporte son roman, que le talent à raconter des histoires, des atmosphères, des lieux et des personnages mystérieux et envoûtants, qui comptent. On pourrait presque dire que le roman est une brillante digression autour de quelques thèmes importants, construit comme une immense improvisation jazz. L’important est moins ce qui est narré que la façon brillante dont on se laisse emporter dans et par la prose de l’auteur —chapeau au traducteur: on se laisse bercer par le rythme des phrases françaises et on dévore le roman.

Le titre 2666 n’est pas expliqué au cours du roman, mais reste néanmoins limpide: c’est l’addition de l’année marquant la fin du siècle dernier, 2000, et du chiffre de la bête, du mal, donc, dans l’Apocalypse de Saint Jean, 666. Et le roman tourne autour d’énigmatiques meurtres de femmes à Santa Teresa, ville imaginaire de l’état du Sonora, au Nord du Mexique, à la fin du siècle dernier: ainsi se rejoignent les deux chiffres inscrits dans le titre. Mais le roman est aussi l’histoire d’un mystérieux écrivain allemand, étudié et recherché par des universitaires européens spécialistes de son œuvre; c’est aussi l’histoire de Fate, journaliste afro-américain chargé de couvrir un combat de boxe à Santa Teresa et qui pénètre peu à peu dans un étrange enfer; c’est l’histoire d’Amalfitano, prof espagnol de philosophie exilé à Santa Teresa et obsédé par le mystère de cette ville. Cinq intrigues principales pour autant de parties qu’un fil ténu relie: le rapport au mal, mais aussi l’obsession de la littérature, et la façon dont les deux peuvent parois être liés— question que l’on retrouve dans Etoile distante bref roman de Bolaño narrant les aventures d’un poète chilien avant-gardiste et meurtrier, soutien littéraire de la dictature de Pinochet.

Mais à vrai dire, Bolaño est un auteur qu’il est vain d’essayer de résumer, car chez lui ce sont moins les histoires qui comptent que le talent de conteur; c’est d’une certaine façon l’énigme de mon rapport avec cet auteur: je dévore ses livres, mais je ne saurais dire précisément pourquoi je l’aime. J’aime me laisser bercer par les récits qu’il invente, parfois à partir d’événements réels — pour 2666, l’auteur s’est apparemment inspiré des meurtres mystérieux de femmes qui depuis 1993 se suivent tragiquement à Ciudad Juarez. J’aime entrer dans cet univers étrange dont on ne sort que plus intrigué et sans trouver les réponses aux questions pourtant posées par l’auteur: ainsi, par exemple, on ne saura jamais quels sont les auteurs réels des meurtres de Santa Teresa. Mais je ne saurais dire pourquoi ses thèmes et ses intrigues me touchent. Ce que j’apprécie, d’une certaine façon, c’est l’atmosphère qu’il instille de page en page, plus que les histoires en elles-mêmes. C’est ce récit en apparence décousu et inachevé, cette succession d’énigmes et de mystères dont on ne connaîtra jamais la résolution mais dans lesquelles on a pris plaisir à se laisser embarquer.

Je dirais que j’ai éprouvé en lisant 2666 ce que j’ai ressenti lorsque j’ai lu Moby Dick: j’ai eu l’impression de suivre une gigantesque digression autour d’un mystère tout aussi immense, et de me perdre joyeusement dans cette errance dont la fin est sans cesse repoussée par de nouvelles progressions erratiques du récit.

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