Je viens tout juste de revoir en DVD Goodbye South, Goodbye d'un
des cinéastes contemporains que j'adule le plus, Hou Hsiao Hsien. Comme pour
beaucoup de ses films, j'ai dû le voir en salle et en DVD un nombre
incalculable de fois, mais cela faisait sans doute plus d'un an que je ne
l'avais pas revu. Réalisé après Good Men Good Women et avant Les
Fleurs de Shanghai, le film m'apparaît aujourd'hui plutôt comme un film de
transition après la trilogie précédente sur l'histoire de Taïwan; d'une
certaine façon, Goodbye South, Goodbye annonce Millennium
Mambo, dans lequel l'auteur réussit à mon sens bien mieux à saisir le
temps présent. Mais c'est une sorte d'essai volontairement inachevé, long trip
halluciné qui tient compte de son échec à retranscrire des personnages
contemporains aux avenirs incertains et s'agitant sans cesse dans un temps
présent obscur et hésitant. D'une certaine façon, Hou Hsiao Hsien, qui
jusqu'alors —si on excepte les premières comédies mièvres réalisées à ses
débuts et La Fille du Nil qu'il a, je crois, un peu désavoué— n'avait
filmé que le passé, le sien ou celui de son pays, cherche à saisir le présent
dans son immédiateté, mais n'a pas encore trouvé le moyen d'adapter son style,
fait de longs plans séquences presque fixes, à un temps présent qui lui paraît
difficilement saisissable. Quand il filmait le temps présent dans Good Men,
Good Women, il entrecoupait le film de splendides séquences noir et blanc
reconstituant dans le film joué par le personnage principal le parcours passé
d'une militante communiste taïwanaise, puis utilisait l'artifice des fax
envoyés par un interlocuteur mystérieux renvoyant au passé plus récent et
douloureux du personnage principal, que l'on revoyait à travers flash-backs.
D'une certaine façon, Good Men Good Women était un mille-feuille
temporel, où les séquences relatant le présent étaient narrés par la voix off
du personnage nous relatant son rapport avec les pages qu'elle recevait
quasiment depuis l'au-delà sur son fax. Le présent renvoyait sans cesse au
passé: celui de l'histoire douloureuse de Taïwan, celui de l'amour malheureux
de l'héroïne. Ainsi l'auteur avait encore le biais du passé pour filmer le
présent.
Millennium Mambo se passe, lui, au présent, mais nous est à nouveau
narré par une voix off, qui dix ans plus tard reviendrait sur son passé en
parlant d'elle à la troisième personne: double distance (dans le temps et dans
la phrase) pour mieux saisir le présent fugace d'une jeunesse déboussoulée.
C'est là à mon sens le film où l'auteur a enfin saisi comment filmer le
présent: à la distance de son style correspond la distance narrative difficile
à trouver pour approcher une histoire fragmentaire. Quant à la séquence au
présent de Three Times, je la mettrais de côté car je considère le
film comme un film-somme où Hou Hsiao Hsien revisite son long parcours
cinématographique: aussi analyser le film n'est possible pleinement que si l'on
a bien en mémoire tous ses précédents films.
Dans Goodbye, South Goodbye, il n'y a pas de voix off narrant
depuis l'extérieur les événements, il n'y a qu'une suite —certes magnifiquement
filmée— de séquences où évoluent des personnages imprécis, et où finalement le
spectateur est vraiment déboussoulé: longue errance des personnages, longue
errance de la caméra qui n'hésite pas à filmer longtemps des événements
insignifiants, comme si d'une certaine façon on planait dans un univers
incertain, flou, éphémère. N'ayant pas trouvé la distance narrative pour nous
montrer le temps présent, Hou Hsiao Hsien est complètement immergé dans un
présent que ni lui ni ses personnages ne semblent pleinement saisir: d'où
l'impression de long trip halluciné, qui n'est pas déplaisante, loin de là,
mais qui en même temps est aussi la limite du film. C'est une expérience
intéressante pour le spectateur que de voir un film ne pas savoir où il va,
mais où le réalisateur montre qu'il a quand même une pleine maîtrise de ses
artifices stylistiques. Hou Hsiao Hsien sait filmer, mais ne sait pas comment
filmer le présent: il s'y essaie, et le film est le récit de cette
expérimentation: on ne sait pas où on va et comment on y va, mais on y va quand
même. L'auteur met ainsi sans cesse en danger son film. L'histoire donc? Elle
importe peu, finalement. Ce qui compte, c'est de voir la mise en scène d'un
présent sans cesse hésitant, incertain; du plan peut surgir la plus grande
agitation comme peut lui succéder un apaisement soudain: on ne sait pas où on
va, mais on prend plaisir à se laisser embarquer dans ce monde planant.