Eureka Street
Par Hurluberlu le lundi 25 février 2008, 21:54 - livres (re)lus - Lien permanent
C’est avec un énorme plaisir de lecture que j’ai dévoré Eureka Street, de Robert Mc Liam Wilson. C’était le genre de livre qui me faisait de l’œil en librairie, mais que j’avais longtemps renoncé à acheter, de peur de ne pas pouvoir le finir en raison de son impressionnant nombre de pages. Ce n’est d’ailleurs pas le nombre de pages en soi qui me rebute, mais la crainte de ne pas terminer le livre parce que je pourrais laisser trop longtemps en jachère la lecture du pavé et que l’idée de recommencer au début me ferait ensuite renoncer à en reprendre la lecture. C’est une crainte assez irrationnelle mais qui m'incite à ne pas entreprendre des lectures qui me sembleraient trop ambitieuses pour mon emploi du temps et pour ma gestion bizarre de mes lectures.
Toujours est-il que j’ai choisi ce livre un jour d’achats compulsifs en librairie et que cette susdite frénésie acheteuse a sans doute dissipé ma crainte habituelle de ne pouvoir raisonnablement finir le livre, tout comme elle a effacé un commandement farfelu que j’essaie depuis peu d’appliquer à mes lectures —celui de proscrire les auteurs anglo-saxons afin de découvrir des littératures moins présentes sur les étals des libraires. Et bien m’en a pris, car dès que j’entamai la lecture, je sentis que je ne pourrais la lâcher de sitôt.
Dans un Belfast marqué par les luttes religieuses, les attentats terroristes et les émeutes provoquées par les innombrables groupuscules guerriers d’Irlande du Nord, Jake cherche l’amour, et son grand ami Chuckie le trouve, en même temps qu’en bon protestant il déploie un très lucratif esprit d’entreprise. Voici comment pourrait se résumer l’intrigue — “toutes les histoires sont des histoires d’amour” annonce d'emblée la première phrase. Mais cela ne rendrait pas compte du déploiement hilarant de trouvailles narratives et stlylistiques, d’une série de personnage secondaires bien campés, de dialogues drôles, d’histoires folles et d’un ensemble romanesque aussi varié que captivant. Robert McLiam Wilson a un style que Brice Matthieussent, son traducteur (c’est aussi le traducteur de Jim Harrison, et sans doute d’autres auteurs des éditions Christian Bourgois) réussit à restituer dans un français jouissif à lire. Je conseille donc ce livre aux non-lecteurs de ce pseudo-blog.

Commentaires
Ce roman, long et foisonnant est une chronique de la vie quotidienne à Belfast, dévastée par les luttes politiques et le terrorisme. Les deux personnages principaux, qu'unit une indéfectible amitié, constituent un couple antithétique : Jake, le catholique toujours en quête d'un amour impossible ne connaît qu'échecs douloureux, tandis que l'adipeux Chuckie réussit à mener à bien toute une série d'invraisemblables arnaques, depuis des ventes par correspondance, jusqu'à la quête de subventions officielles pour des associations fantômes. Non content de réussir en affaires, il parvient à séduire une jeune, riche et jolie Américaine. Les (més)aventures contrastées des deux héros, quelque peu répétitives, finissent par lasser le lecteur qui ne parvient pas toujours à dissiper le sentiment d'une morne monotonie, reflet possible de la torpeur de la ville, accablée d'une pauvreté sordide, dont la fait tragiquement émerger de temps à autre l'explosion d'une bombe. Les improbables comparses qui gravitent autour des deux héros, ne sont guère plus crédibles. Toutefois l'humour décapant voire féroce du romancier, introduit une note de distance ironique à l'égard de ce monde sordide. Une nuance de tendresse sinon d'optimisme est même perceptible dans les scènes ultimes où, par un retournement inattendu, l'infortuné Jack trouve enfin en la personne d'une militante républicaine qu'il exècre pourtant depuis leur première rencontre, l'âme sœur si longtemps recherchée .
Sans doute ce jugement est-il trop sévère, et se retrouve-t-il à contre courant de la critique, qui a salué en Mc Liam Wilson l'héritier de Hugo ou de Dickens (4ème de couverture). L'aspect grinçant de l'humour présent dans les situations mises en scène nuit peut-être à la perception de leur caractère comique. Bref, la longueur du roman m'a paru pesante, et j'ai éprouvé quelque peine à me passionner pour la vie de Jack, Chuckie et de leurs amis. Il n'empêche que je remercie Hurluberlu de m'avoir fait découvrir un auteur que sans lui j'aurais sans aucun doute continué à ignorer!