2666
Par Hurluberlu le mercredi 19 mars 2008, 22:40 - livres (re)lus - Lien permanent
Je viens de terminer le dernier roman de
Roberto Bolaño, 2666, qui parut après la mort de l’auteur et dont on
ne peut définir exactement s’il est ou non achevé. Mais comme le signale
l’éditeur espagnol dans la postface de la récente édition française, qui
pourrait dire le degré d’achèvement des détectives sauvages, autre
grand roman de Bolaño ? Car il est certain que s’il nous avait été
présenté comme un roman inachevé et posthume, nous y aurions cru. La même chose
se produit pour 2666: qui pourrait dire s’il correspond exactement à
ce que l’auteur comptait publier? Car, comme pour Les détectives
sauvages, ce sont moins les brèves intrigues que déploie l’auteur au cours
du millier de pages que comporte son roman, que le talent à raconter des
histoires, des atmosphères, des lieux et des personnages mystérieux et
envoûtants, qui comptent. On pourrait presque dire que le roman est une
brillante digression autour de quelques thèmes importants, construit comme une
immense improvisation jazz. L’important est moins ce qui est narré que la façon
brillante dont on se laisse emporter dans et par la prose de l’auteur —chapeau
au traducteur: on se laisse bercer par le rythme des phrases françaises et on
dévore le roman.
Le titre 2666 n’est pas expliqué au cours du roman, mais reste néanmoins limpide: c’est l’addition de l’année marquant la fin du siècle dernier, 2000, et du chiffre de la bête, du mal, donc, dans l’Apocalypse de Saint Jean, 666. Et le roman tourne autour d’énigmatiques meurtres de femmes à Santa Teresa, ville imaginaire de l’état du Sonora, au Nord du Mexique, à la fin du siècle dernier: ainsi se rejoignent les deux chiffres inscrits dans le titre. Mais le roman est aussi l’histoire d’un mystérieux écrivain allemand, étudié et recherché par des universitaires européens spécialistes de son œuvre; c’est aussi l’histoire de Fate, journaliste afro-américain chargé de couvrir un combat de boxe à Santa Teresa et qui pénètre peu à peu dans un étrange enfer; c’est l’histoire d’Amalfitano, prof espagnol de philosophie exilé à Santa Teresa et obsédé par le mystère de cette ville. Cinq intrigues principales pour autant de parties qu’un fil ténu relie: le rapport au mal, mais aussi l’obsession de la littérature, et la façon dont les deux peuvent parois être liés— question que l’on retrouve dans Etoile distante bref roman de Bolaño narrant les aventures d’un poète chilien avant-gardiste et meurtrier, soutien littéraire de la dictature de Pinochet.
Mais à vrai dire, Bolaño est un auteur qu’il est vain d’essayer de résumer, car chez lui ce sont moins les histoires qui comptent que le talent de conteur; c’est d’une certaine façon l’énigme de mon rapport avec cet auteur: je dévore ses livres, mais je ne saurais dire précisément pourquoi je l’aime. J’aime me laisser bercer par les récits qu’il invente, parfois à partir d’événements réels — pour 2666, l’auteur s’est apparemment inspiré des meurtres mystérieux de femmes qui depuis 1993 se suivent tragiquement à Ciudad Juarez. J’aime entrer dans cet univers étrange dont on ne sort que plus intrigué et sans trouver les réponses aux questions pourtant posées par l’auteur: ainsi, par exemple, on ne saura jamais quels sont les auteurs réels des meurtres de Santa Teresa. Mais je ne saurais dire pourquoi ses thèmes et ses intrigues me touchent. Ce que j’apprécie, d’une certaine façon, c’est l’atmosphère qu’il instille de page en page, plus que les histoires en elles-mêmes. C’est ce récit en apparence décousu et inachevé, cette succession d’énigmes et de mystères dont on ne connaîtra jamais la résolution mais dans lesquelles on a pris plaisir à se laisser embarquer.
Je dirais que j’ai éprouvé en lisant 2666 ce que j’ai ressenti lorsque j’ai lu Moby Dick: j’ai eu l’impression de suivre une gigantesque digression autour d’un mystère tout aussi immense, et de me perdre joyeusement dans cette errance dont la fin est sans cesse repoussée par de nouvelles progressions erratiques du récit.

Commentaires
Très bons choix, Bolaño, Vila-Matas, McLiam Wilson, Debeurme... Nous avons de communes lectures.
2666 est un chef d'oeuvre, et vous pointez bien cette sensation constante de non-résolution de pistes, de proliférations d'énigmes au travers desquelles le lecteur erre sans jamais aboutir...
Longue vie à votre jeune blog qui a de belles promesses.
Je me joins à mon camarade Antonio pour vous féliciter. Votre blog est très intéressant. Nous avons d'ailleurs quelques critiques en commun (La littérature nazie... et Styron).
Voici un billet intéressant sur l’impression complexe que laisse la lecture du 2666 de Roberto Bolano. En effet, c’est une lecture éprouvante et passionnante à la fois, une lecture dont – seule certitude – on ne sort pas indemne.
Vous avez raison de souligner le talent de conteur de Bolano, tantôt drôle et ironique, tantôt désespéré et dramatique. Il nous transporte ainsi dans un univers apparemment très éloigné du nôtre – avec pour cadre principal un désert, qui plus est frontalier, véritable no man’s land où l’on ne trouve guère que des cadavres.
Mais en même temps qu’il nous conte ses histoires, l’auteur instille des questions qui forcément travaillent le lecteur. Car Bolano nous entraîne au cœur de ses obsessions, et notamment de sa double fascination pour la littérature et pour le mal. Le récit oscille entre ces deux pôles, symbolisés par Archimboldi et par Santa Teresa. D’un côté l’écrivain en train d’écrire – double borgésien de l’auteur – et de l’autre, la ville, théâtre d’atroces meurtres de femmes. De ce point de vue, le cœur du récit est bien constitué par la « partie des crimes », avec l’énumération sordide des découvertes macabres. Cette litanie cauchemardesque semble concentrer toute l’horreur du monde ; Bolano y voit même une des clés de compréhension de notre monde : « Personne n’accorde d’attention à ces assassinats, mais en eux se cache le secret du monde. »
Une dernière fois donc, Bolano prend à bras le corps le problème du mal et interroge les rapports complexes faits d’attirance et de répulsion entre l’écriture et le mal. L’écrivain dit le mal, il décrit la part d’inhumain enfouie dans l’homme et, finalement, soulève la question qui hante toute son œuvre : que peuvent les mots, la littérature face à l’abomination, au chaos et à l’absence de sens ? D’où le désarroi qui naît à la lecture de l’ultime Bolano. L’apparente incohérence de l’œuvre – qui alterne les tons, les genres, qui multiplie les intrigues sans forcément les mener à leur terme – apparaît comme une façon de dire l’incohérence du monde. Le chaos de l’œuvre fait écho au chaos de notre monde. 2666 est un livre qui dérange, mais vraiment, s’accrocher vaut la peine.
Je suis au milieu du livre 2666 et je suis aussi fascinée que vous l'êtes et vous avez exprimé exactement ce j'en pense -- en lisant je me sens bercée comme sur l'océan par une humanité qui est au-delà de nos rives si bien délimitées, clôturées, ce que Bolano appelle l'apparence - nous sommes comme une métaphore de la vrai vie.