2666Je viens de terminer le dernier roman de Roberto Bolaño, 2666, qui parut après la mort de l’auteur et dont on ne peut définir exactement s’il est ou non achevé. Mais comme le signale l’éditeur espagnol dans la postface de la récente édition française, qui pourrait dire le degré d’achèvement des détectives sauvages, autre grand roman de Bolaño ? Car il est certain que s’il nous avait été présenté comme un roman inachevé et posthume, nous y aurions cru. La même chose se produit pour 2666: qui pourrait dire s’il correspond exactement à ce que l’auteur comptait publier? Car, comme pour Les détectives sauvages, ce sont moins les brèves intrigues que déploie l’auteur au cours du millier de pages que comporte son roman, que le talent à raconter des histoires, des atmosphères, des lieux et des personnages mystérieux et envoûtants, qui comptent. On pourrait presque dire que le roman est une brillante digression autour de quelques thèmes importants, construit comme une immense improvisation jazz. L’important est moins ce qui est narré que la façon brillante dont on se laisse emporter dans et par la prose de l’auteur —chapeau au traducteur: on se laisse bercer par le rythme des phrases françaises et on dévore le roman.

Le titre 2666 n’est pas expliqué au cours du roman, mais reste néanmoins limpide: c’est l’addition de l’année marquant la fin du siècle dernier, 2000, et du chiffre de la bête, du mal, donc, dans l’Apocalypse de Saint Jean, 666. Et le roman tourne autour d’énigmatiques meurtres de femmes à Santa Teresa, ville imaginaire de l’état du Sonora, au Nord du Mexique, à la fin du siècle dernier: ainsi se rejoignent les deux chiffres inscrits dans le titre. Mais le roman est aussi l’histoire d’un mystérieux écrivain allemand, étudié et recherché par des universitaires européens spécialistes de son œuvre; c’est aussi l’histoire de Fate, journaliste afro-américain chargé de couvrir un combat de boxe à Santa Teresa et qui pénètre peu à peu dans un étrange enfer; c’est l’histoire d’Amalfitano, prof espagnol de philosophie exilé à Santa Teresa et obsédé par le mystère de cette ville. Cinq intrigues principales pour autant de parties qu’un fil ténu relie: le rapport au mal, mais aussi l’obsession de la littérature, et la façon dont les deux peuvent parois être liés— question que l’on retrouve dans Etoile distante bref roman de Bolaño narrant les aventures d’un poète chilien avant-gardiste et meurtrier, soutien littéraire de la dictature de Pinochet.

Mais à vrai dire, Bolaño est un auteur qu’il est vain d’essayer de résumer, car chez lui ce sont moins les histoires qui comptent que le talent de conteur; c’est d’une certaine façon l’énigme de mon rapport avec cet auteur: je dévore ses livres, mais je ne saurais dire précisément pourquoi je l’aime. J’aime me laisser bercer par les récits qu’il invente, parfois à partir d’événements réels — pour 2666, l’auteur s’est apparemment inspiré des meurtres mystérieux de femmes qui depuis 1993 se suivent tragiquement à Ciudad Juarez. J’aime entrer dans cet univers étrange dont on ne sort que plus intrigué et sans trouver les réponses aux questions pourtant posées par l’auteur: ainsi, par exemple, on ne saura jamais quels sont les auteurs réels des meurtres de Santa Teresa. Mais je ne saurais dire pourquoi ses thèmes et ses intrigues me touchent. Ce que j’apprécie, d’une certaine façon, c’est l’atmosphère qu’il instille de page en page, plus que les histoires en elles-mêmes. C’est ce récit en apparence décousu et inachevé, cette succession d’énigmes et de mystères dont on ne connaîtra jamais la résolution mais dans lesquelles on a pris plaisir à se laisser embarquer.

Je dirais que j’ai éprouvé en lisant 2666 ce que j’ai ressenti lorsque j’ai lu Moby Dick: j’ai eu l’impression de suivre une gigantesque digression autour d’un mystère tout aussi immense, et de me perdre joyeusement dans cette errance dont la fin est sans cesse repoussée par de nouvelles progressions erratiques du récit.