Dans les grandes dichotomies qui séparent le monde en deux, après les catholiques et les protestants, après les pro-PC et les pro-Mac, après ceux qui ont un fusil chargé et ceux qui creusent, il y a les familles Tintin et les familles Spirou. Mes deux parents ayant tous deux été bercés par les exploits du jeune reporter du Petit Vingtième, je n’ai eu qu’une faible connaissance de Spirou inversement proportionnelle à ma tintinophilie. Ma bédéphilie, relativement récente, s’orientant résolument vers la bande dessinée adulte, je n’ai pas cherché à combler outre mesure mes lacunes vis-à-vis des aventures de Spirou : il y a certes quelques albums du jeune groom dans ma bibliothèque, mais je reste, sans doute aussi par nostalgie de l’enfance, résolument tintinophile—ce qui ne m’empêche pas d’admirer le talent de Franquin par ailleurs. 

Pourtant, je n’ai pas hésité aujourd’hui à acheter le dernier one-shot des aventures de Spirou, intitulé Journal d’un ingénu. D’abord, parce qu’il fait justement partie des one-shots publiés en marge de la série principale dont je ne connais pas précisément l’évolution. Ensuite parce que l’auteur est Émile Bravo, récemment primé au festival d’Angoulême pour un autre album, et que je ne connaissais jusqu’alors que pour sa présence dans les cases d’Approximativement (il est présent dans l’atelier avec Trondheim). De lui, je n’ai rien lu, sans doute parce que son oeuvre est surtout publiée dans des collections destinées à la jeunesse, et que, ne pouvant tout suivre de la (sur)production actuelle, je délaisse par choix ce secteur de l’édition BD. Une dernière raison qui m’a poussé à acheter et lire ce livre, c’est que je savais qu’Émile Bravo releverait le défi de raconter les origines du jeune groom: pourquoi s’habille-t-il toujours de son costume ridicule? Comment rencontra-t-il son compagnon inséparable Fantasio? Pourquoi l’écureuil Spip est-il doué de conscience? Bravo reprend le personnage là où il a commencé, avant que Franquin n’en fasse un globe trotter intrépide: au Moustic Hôtel où, comme tout bon groom qui se respecte, il est chargé de porter les bagages des clients. 

Mais au défi original d’avoir redonné à Spirou son premier métier de groom, Bravo a ajouté une deuxième gageure: situer historiquement son récit à l’été 1939, lorsque l’Europe est au bord de la seconde guerre mondiale. De même que Chaland imaginait dans Vacances à Budapest la rencontre entre les événements de Hongrie en 1956 et la ligne claire (qui avait bizarrement occulté l’événement), Bravo dépeint donc la rencontre entre l’ingénu Spirou et la tragédie majeure du vingtième siècle, alors que jusqu’à présent le premier semblait n’avoir jamais été contemporain de la seconde. Mais la démarche de Bravo n’est pas exactement la même que celle, plus ironique, de Chaland: ce dernier se plaisait à reprendre la ligne claire en jouant avec tous les préjugés idéologiques qu’elle véhiculait; alors qu’au lieu de l’ironie, il y a chez Bravo une grande tendresse pour un personnage à peine issu de l’adolescence, orphelin de père et de mère, un peu nigaud et terriblement attachant. La recontextualisation historique rapproche le Spirou de Bravo de Tintin reporter, et d’ailleurs l’auteur joue avec humour avec cet autre héros modèle de la bande dessinée belge: Spirou est un lecteur du journal de Tintin, et possède dans sa maigre bibliothèque ses aventures au pays des Soviets —en même temps qu’un récit d’aventures de Davy Crockett et une Bible (Spirou est d’ailleurs un bon catholique, puisque seule une icône de la vierge orne les murs ternes de sa chambre de bonne). Surtout, à deux reprises au moins, Spirou fait “comme Tintin”: l’influence hergéenne dans cet album de Spirou (dont le contexte renvoie au Sceptre d’Ottokar) est pleinement revendiquée.

De fait c’est sans doute cette idée très forte de replacer le personnage de Spirou dans une période historique précise qui a poussé le tintinophile que je suis à me ruer sur cet album. Et ce retour dans le passé n’a pas empêché Bravo de placer dans la bouche de ses personnages des répliques adressées au lecteur d’aujourd’hui —il faudrait ainsi faire lire au petit père de l’identité nationale les pages 32 et 33 (je doute qu’il soit capable de lire plus de deux pages): on y lit notamment: “Tu te fiches de moi? il n’y a pas de grand pays qui tienne, et l’identité nationale, c’est un truc artificiel! [...] L’identité nationale, c’est toujours celle du pouvoir en place et c’est tout!” De même, la description du journalisme pratiqué par Fantasio de 1939 semble surtout une critique de la pipolisation qui gangrène aujourd’hui grande partie de la presse, au détriment des informations importantes. Enfin, Bravo imagine que Spirou rencontre une jeune fille espiègle et séduisante. Ce personnage me paraît même bien plus riche que celui de Seccotine, mais ne connaissant pas précisément la saga Spirou, je me trompe peut-être. C’est elle en tous cas qui éveille Spirou au monde qui l’entoure, et surtout à l’amour. Et c’est elle qui forme avec Spirou le binôme confonté aux problèmes développés dans l’album, bien plus que Fantasio, qui apparaît par bien des aspects très antipathique. 

L’album se lit donc avec un grand plaisir, et c’est sa grande force que de réussir à proposer dans un livre destiné aussi aux plus jeunes un récit que les adultes aiment lire et relire. Je suis persuadé que les prochaines lectures apporteront de nouvelles joies et découvertes. Je tire donc mon chapeau à Bravo!

Juste une remarque en marge: l’idée de proposer des one-shots sur Spirou en marge de la série principale, où différents auteurs, sans renier leur style, apportent leur vision personnelle du personnage emblématique de la bd franco-belge aurait-elle été possible si Sfar et Trondheim n’avaient lancé avec génie le concept de la série multiple Donjon? De fait, les one-shots de Spirou sont d’un concept proche des Donjon Monsters, dans lesquels des auteurs différents apportent leur vision de l’univers extensible de Donjon (même si le scénario est toujours de Sfar et Trondheim). Même si l’idée des one-shots Spirou n’est pas absolument originale, je pense qu’elle n’a pu être conçue que parce qu’elle avait été expérimentée avec succès par Donjon... Aussi j’attends avec impatience le Spirou scénarisé par Lewis Trondheim (béni soit son nom sur trente générations)...