Le syndicat du crime
Par Hurluberlu le dimanche 1 juin 2008, 23:37 - Films (re)vus - Lien permanent
Le syndicat du crime est,
si j'en crois le long livret accompagnant l'édition de la trilogie en DVD, le
film qui a explosé les records du box-office hong-kongais, dont les productions
s'enlisaient dans la surexploitation des recettes du wu xia pan
vieilles et usées jusqu'à la corde; c'est le film qui a révélé aux Hong-kongais
et surtout au monde entier que John Woo était un putain de cinéaste qu'il
fallait désormais considérer comme un des génies du polar, au même titre que
Melville, par exemple; c'est le film qui a démontré que Chow Yun Fat avait
l'étoffe des grandes icônes du cinéma, et qui a fait de lui une star renommée
dans toute la Chine, tous les Chinois essayant à l'époque d'imiter la
nonchalance désabusée de son attitude et son style vestimentaire. Bref, c'est
un peu LE film qui a fait comprendre à ses spectateurs que quelque chose se
passait au cinéma en Extrême Orient, et qu'il serait bon de s'y intéresser.
Seulement, moi je viens après la tout ça. C'est à dire qu'avant de voir Le syndicat du crime, j'ai vu The Killer, Une balle dans la tête, À toute épreuve, Volte-face et le très dispensable Paycheck. Que des films de John Woo postérieurs à cette révolution économique et esthétique que fut pour le cinéma de Hong Kong A Better Tomorrow (titre original, largement meilleur que la traduction française). Donc mon opinion en tant que spectateur est un peu biaisée, car je vois ce film en sachant ce qui a eu lieu après. Je sais donc que l'auteur est un dieu du montage, un génie de la mise en scène de gunfights passionnément interminables, un type qui réussit à nous scotcher devant des scènes d'un irréalisme total. Mais je sais aussi qu'à mon sens le très gros défaut des films de John Woo, c'est que leur scénario est généralement complètement bidon: ce qui fait que même si je me laisse porter avec plaisir par la réalisation virtuose du cinéaste, je suis globalement déçu par l'histoire qui ne tient jamais debout, est souvent une succession de poncifs —l'importance de l'amitié, le sens du sacrifice, le courage, les gentils contre les méchants, blablabla— et dans laquelle les scènes de dialogues sont de simples transitions entre deux plus jouissives scènes de combats où les gentils mettent la branlée aux méchants en prenant au passage une ou deux balles non mortelles dans le corps. Ainsi, Une balle dans la tête, considéré pourtant comme un des films les plus personnels de son auteur, me semble scénaristiquement une resucée mal agencée et trop décousue de Voyage au bout de l'enfer du génial Cimino: je ne crois pas aux personnages, à mon sens trop caricaturaux, et ce qui est censé devenir progressivement le drame d'une amitié forte qui se déchire confrontée aux horreurs de la guerre n'a rien de l'ampleur tragique et du génie épique de son modèle américain.
Et nonobstant mes critiques envers John Woo, j'aime toujours autant voir ou revoir ses films: son talent dans la mise en scène des combats infinis me procure un tel plaisir de spectateur que je suis prêt à supporter ses personnages archétypaux, voire stéréotypés, et ses scénarios rachitiques et prévisibles. Le syndicat du crime manquait donc à ma connaissance de son cinéma, or, c'est apparemment par lui que tout a commencé, que John Woo est devenu une star, Hong Kong un continent cinématographique et le polar un genre chinois. Pour moi qui ai vu et connais ce qui a suivi, cela revient à voir un dessin préparatoire à la fresque du Jugement Dernier de la Chapelle Sixtine: un brouillon maginifique, mais un brouillon quand même lorsque l'on connaît la majesté de l'oeuvre qu'il préfigure; car de fait on retrouve les archétypes du cinéma de Woo —les gangsters à l'ancienne dépassés par le manque d'honneur de la nouvelle criminalité de Hong Kong, le sens de l'amitié, le combat à mort seul contre tous ou presque, etc.—, on retrouve son talent pour la mise en scène de fusillades surréalistes, mais à mon sens on n'atteint pas encore l'épure parfaite que le cinéaste offrira dans The Killer, ou la folie furieuse et gratuite de À toute épreuve (où le cinéaste s'amusait filmer à l'envi des gunfights impossibles et monstrueux pour la seule gageure personnelle). On retrouve donc dans Le syndicat du crime tout ce que l'on connaît des structures et des mécanismes du cinéma de Woo, avec leurs éternels défauts, mais on voit bien qu'on n'atteint pas la maîtrise des films postérieurs. Et pour ce qui est des reproches que personnellement je ne cesse de faire envers ce cinéaste... ben, rien de neuf, vraiment: je n'ai pas cru deux secondes à l'histoire qui tient sur un ticket de métro, et si l'on assiste à la création d'une dégaine unique (comme avaient pu l'être celles de John Wayne ou de Bogart en leurs temps) grâce au jeu d'acteur novateur de Chow Yun Fat, on suit des archétypes plus que des personnages. Mais je pense aussi que ce reproche que je ne cesse de faire au cinéma de John Woo n'est finalement que la condition nécessaire au plaisir que j'éprouve à contempler ses gunfights magistraux: pour céder au plaisir et croire à l'irréalisme le plus complet dans l'organisation des fusillades (où l'on tire un nombre de balles incalculables pour atteindre l'adversaire), il faudrait nécessairement que ceux qui y prennent part soient les personnages les plus abstraits possibles. Auquel cas les défauts que j'attribue à John Woo seraient tellement indissociables de son style que je ne suis pas prêt de les voir disparaître...
