Les émigrants
Par Hurluberlu le mardi 3 juin 2008, 14:20 - livres (re)lus - Lien permanent
J'avais décidé de lire W.G. Sebald parce
qu'il était cité et conseillé par Vila-Matas dans Le mal de Montano
comme l'un des auteurs comptant le plus pour le narrateur obsédé d'écriture
autobiographique: Sebald représentait à ses yeux, en même temps que Kafka ou
que Pessoa, le genre d'écrivain atteint comme lui de la maladie de la
littérature. J'ai donc choisi au hasard dans une librairie Les
émigrants pour mieux découvrir l'auteur, attiré par la mystérieuse
quatrième de couverture. Il s'agit de quatre courts portraits de personnes
croisées par le narrateur, un "je" qui ressemble à l'auteur mais qui ne l'est
pas entièrement. Et apparemment, le dernier portrait est en fait un mélange
fictionnel de deux personnes réelles, dont l'une a croisé la trajectoire de
l'auteur-narrateur. En fait, peu importe le lien entre fiction et réalité:
c'est tellement bien écrit —et chapeau au traducteur, qui rend dans un français
parfait et un style magnifique la prose de Sebald— qu'on se laisse porter par
ces histoires mélancoliques d'errance personnelle et qu'on prend plaisir à
croire entièrement aux récits, à connaître ces personnages, à parcourir leurs
itinéraires. Le point commun des quatre récit, est, comme l'indique le titre du
recueil, l'émigration: moins le déplacement définitif d'un territoire à un
autre, d'une langue à l'autre, qu'un déplacement intime de l'esprit, empreint
de neurasthénie et même de désespoir en raison d'un passé douloureux qui a
marqué à jamais l'âme. Les quatre récits sont autant d'épisodes d'errance
solitaire dans un univers où le malheur a frappé irrémédiablement. Le génie de
l'auteur est de rendre par son œuvre cette solitude et ce désastre initial qui
fonde le mal-être définitif où sont engluées ces existences désormais
fragmentées. Sans que jamais le narrateur ne l'aborde frontalement, c'est de la
Shoah qu'il est question, et de la difficulté pour ceux qui ont échappé au
massacre de se savoir encore en vie, rescapés d'une horreur dont leurs parents,
leurs proches, leurs amis ne sont pas revenus. D'où l'errance, la solitude et
la crise existentielle qui traversent leurs âmes meurtries. D'où cette
émigration non seulement réelle, mais surtout mentale, dans un univers séparé
du monde des vivants, là où leur solitude malheureuse est incapable de trouver
un réconfort et ne cesse d'interroger la raison sans pouvoir trouver de
réponse. Ce sont quatre courts récits poignants, singuliers, qui retracent
autant de vies mystérieuses qui ont compté dans le parcours du narrateur, qui
par la langue, par le style, par la littérature retranscrit leur éternelle
mélancolie. Le texte s'accompagne de photos évoquant les parcours, comme pour
donner un surcroît de réalisme à ces histoires mineures qui ont rencontré un
malheur majeur; pour rendre aussi à ces personnes évoquées la vérité de leur
existence réelle et désespérée.
C'est donc un beau livre, où on se laisse porter par une langue sobre et juste, qui décrit la tragique mélancolie que le vingtième siècle européen inscrivit dans quatre destinées.
