Peine perdueJ'ai relu hier soir Peine perdue, courte bande dessinée autobiographique de Baladi publiée dans l'essentielle collection Mimolette de l'Association. Une chanson faisait pleurer l'auteur dans son enfance, il n'en reste qu'une cassette où il s'était enregistré en train de pleurer, pour se souvenir de la tristesse que provoquait en lui la musique. Il lui faut aujourd'hui tendre l'oreille pour entendre ses larmes, et essayer de comprendre les paroles de la chanson, qui à l'époque lui semblaient évoquer, dans leur insondable mystère, un western crépusculaire. La bande dessinée retrace l'histoire de ce rapport personnel à cette madeleine sonore, seul souvenir audible de ce que fut son enfance: ou comment bien des années après il retrouvera le titre de la chanson originale grâce à un colocataire mélomane qui avait mis par hasard le disque sur sa platine. Il s'agit d'une chanson des Seeds, aussi émouvante pour l'auteur qu'était importante pour le Narrateur de la Recherche l'émotion que provoquait en lui la petite phrase de la sonate de Vinteuil. C'est donc tout une description de ce que furent l'imagination et les grandes émotions de l'enfance condensées ici en un souvenir sonore, et de ce qu'est la joie de les redécouvrir. La peine perdue du titre est donc cette émotion d'enfance, qu'il ne peut reproduire mais dont il aime à se ressouvenir grâce au vinyle. Comment rendre compte par la bande dessinée de ce qu'est une musique pour celui qui l'a tant aimé? Baladi y parvient avec une grande finesse dans l'exposition de ses sentiments et de ses souvenirs, de ce qu'il est maintenant et de ce qu'il avait été. La vraie vie, c'est la bande dessinée...

En filigrane, on peut aussi voir dans ce récit une métaphore de ce que représente pour l'auteur la bande dessinée: une émotion d'enfance que l'on prolonge par la lecture et le dessin; quelque chose qui comme le vinyle, reste un objet empreint d'émotion, quoique le support semble désormais périmé à l'ère de la dématérialisation. Baladi rappelle le rapport affectif qu'il y a dans certaines oeuvres, qui gardent leur mystère originel et hantent pour longtemps de parcours de lecteurs/auditeurs/spectateur. Du plaisir enfantin à lire Lucky Luke à la création de cette bande dessinée autobiographique, il y a ce même rapport affectif envers le neuvième art, de même qu'entre la tristesse qu'évoquait chez l'enfant une chanson des Seeds et l'écoute adulte, il y a toujours cette part de soi-même qui s'émeut à cette métempsycose intérieure.