L'affaire de Road Hill House
Par Hurluberlu le mercredi 11 juin 2008, 21:56 - livres (re)lus - Lien permanent
Je
suis sorti déçu de ma lecture de L'affaire de Road Hill House, de Kate
Summerscale. Le sujet pourtant me semblait intéressant: l'auteur part d'un fait
divers criminel qui a fasciné et tourmenté l'Angleterre dans la deuxième moitié
du dix-neuvième siècle. Dans la maison bourgeoise d'une famille tout ce qu'il y
a de plus convenable, pendant la nuit du 29 au 30 juin 1860, est sauvagement
assassiné le jeune Saville Kent, quatre ans. Son corps sanguinolent est
retrouvé au fond des latrines du jardin. Qui est l'auteur de ce crime atroce?
Un membre de la famille, père, mère, frère ou soeur? La gouvernante? Un autre
domestique? En raison de l'incompétence de la police locale, un détective de
Scotland Yard, Jack Whicher, est appelé en renfort pour démasquer le coupable.
L'auteur nous fait suivre de façon extrêmement détaillée tout le parcours de
l'enquête, de la reconstitution des emplois du temps de la maisonnée la nuit du
meurtre jusqu'aux cheminements tortueux de la justice et de l'accusation pour
arriver enfin à la découverte définitive du coupable. Mais pour Kate
Summerscale, l'affaire ne s'arrête pas à son dénouement judiciaire: le meurtre
de Road Hill House serait d'après elle l'événement matriciel à la base de la
littérature policière anglo-saxonne à venir, Jack Whicher devenant le modèle
des détectives tels qu'ils seront représentés dans les romans de Wilkie Collins
ou de Charles Dickens. De fait, cet intérêt pour le huis-clos, ce rôle
d'enquêteur représenté comme un fin logicien confronté à la complexité de
l'ingéniosité meurtrière, l'idée qu'un seul homme est mandaté pour résoudre une
énigme apparemment insoluble sont déjà présents dans ce fait divers qui fit
longtemps les unes de la presse de l'époque. Le meurtre de Road Hill House
n'est donc intéressant qu'en raison de ses conséquences sur l'histoire de la
fiction policière anglaise; ce serait l'événement fondateur à l'origine des
futurs Sherlock Holmes et Hercule Poirot. Un cas d'école.
En outre, Kate Summerscale offre une analyse de la société victorienne et de ses principes qui sacralisent l'espace privé de la maison, espace privé qui avec ce fait divers n'est donc plus ce lieu sacré où l'institution familiale s'exerce en toute justice, mais le recoin sombre où les pires turpitudes peuvent se déchaîner, détruisant les fondations morales de la classe bourgeoise et jusqu'à l'innocence d'un enfant. Le fait divers ainsi permet d'ausculter les mythologies qui fondent la société victorienne et que l'horreur de l'assassinat met à jour et à mal.
Et pourtant, j'ai été déçu par ce livre. Certes, l'auteur fournit un travail de documentation monstrueux, allant chercher toutes les sources possibles pour étayer sa description des faits et de ce qui les entoure. Certes, le récit se lit agréablement, on parcourt les différentes étapes de l'enquête policière avec avidité, cherchant à savoir qui est le coupable. Mais... mais à mon sens le whodunit est un genre toujours décevant, que je n'ai jamais entièrement aimé pour cette raison: une fois que le coupable est découvert, je suis toujours déçu car je trouve la solution trop mesquine. Même ici, dans une narration tirée de faits réels et vérifiés, ça n'a pas manqué. En plus, je n'ai jamais été follement attiré par les faits divers et celui-ci, fût-il vieux de cent cinquante ans, ne fait pas exception à la règle. Surtout, je trouve que l'auteur, nonobstant de fréquentes recontextualisations des différent éléments de l'enquête dans le cadre historique de la société victorienne et celui littéraire de la fiction policière naissante, me déçoit également car elle n'arrive pas à dépasser suffisamment le registre de l'anecdote pour atteindre à l'universel. Il faut dire que dans ce genre un peu spécial de l'analyse non seulement historique, mais surtout littéraire, d'un corpus de documents issus du passé, je suis un adorateur absolu de Leonardo Sciascia. Les poignardeurs, La disparition de Majorana, Mort de l'inquisiteur sont pour moi parmi les grands textes du vingtième siècle. Tous partaient d'un corpus de documents autour d'un événement historique mineur mais symboliquement important et Sciascia l'analysait non en historien, mais en écrivain marqué par les textes et la pensée des Lumières, c'est-à-dire cherchant à voir dans les documents la vérité que seule la raison et l'écriture pouvaient lui permettre d'atteindre. J'ai été ébloui par la force et la finesse des démonstrations de Sciascia. Je n'ai pas retrouvé pareil éblouissement devant le livre de Kate Summerscale; à mon sens pour deux raisons: l'événement du meurtre de Road Hill House, tout matriciel qu'il puisse être aux yeux de l'auteur, est finalement pas très fort symboliquement (c'est un fait divers somme toute très banal, et le dénouement de l'affaire l'est également); et, deuxièmement, le choix de nous le raconter comme si nous étions dans un roman policier donne une plus grande importance à la technique narrative au détriment de l'analyse des faits et des textes. Dès lors, toutes brillantes que soient les thèses avancées par Kate Summerscale sur le rapport entre ce meurtre et la société et la littérature anglaise du dix-neuvième siècle, elles passent au second plan, et semblent moins importantes que le déroulement jour après jour des moindres étapes de l'enquête policière. Ce luxe de détails dans la narration des événements nuit à la portée des théories que l'auteur échafaude, et qui en outre me semblent peu convaincantes. Point n'est besoin de nous expliquer longuement que les faits divers saillants d'une époque nous apprennent beaucoup sur la société qui les a enfantés: on s'en doutait un peu. Et point n'est besoin de savoir que des auteurs se sont inspirés de personnages réels pour inventer leurs personnages: ce qui compte, c'est la force de leurs personnages fictionnels, qui passeront à la postérité alors que Whicher est tombé dans l'oubli sans que nous ayons à le regretter aujourd'hui.
Donc, même si j'ai lu agréablement les pages de ce livre, je n'ai été convaincu ni par sa démonstration, ni par sa narration trop classique et au dénouement trop décevant. Ce n'est certes pas un mauvais livre, peut-être que j'ai seulement attendu trop de sa lecture.

Commentaires
Bonjour ! Je viens de terminer ce livre, et j'ai bien aimé. Effectivement, la quatrième de couverture peut nous allécher...pour que le texte nous déçoive. Je trouve votre article vraiment pertinent. Je n'avais pas eu cette impression, et de ce fait, c'est très interessant d'avoir un autre point de vue. Bonne continuation !
Albertine