Les Anneaux de Saturne
Par Hurluberlu le lundi 16 juin 2008, 00:12 - livres (re)lus - Lien permanent
Poursuivant ma découverte de W.G.
Sebald que j'avais commencée par Les émigrants, je me suis lancé avec
plaisir dans la lecture des Anneaux de Saturne, le dernier texte
publié avant sa mort prématurée par l'écrivain allemand et admiralement traduit
en français par Benard Kreiss. Le titre est un parfait résumé du livre; ce
n'est pas un traité d'astronomie, mais les anneaux de Saturne sont une
métaphore parfaite pour décrire l'objet poursuivi par l'auteur: composés de
cristaux de glace et de particules de météorites, l'on suppose qu'il s'agit de
fragments d'un satellite plus ancien; nous voyons donc aujourd'hui sur Saturne
les dernières traces d'un monde entier détruit par les obscures forces qui ont
parcouru le temps. Et Sebald, tout au long de son texte magistral, de la leçon
d'anatomie du professeur Tulp peinte par Rembrandt et à laquelle a assisté
Thomas Browne jusqu'aux développements de la sériciculture en Europe en passant
par les derniers soubresauts de l'Empire chinois, nous décrit par la seule
force de la littérature des pans entiers d'une splendeur ancienne aujourd'hui
perdue car dès l'origine vouée, comme toute œuvre de l'homme, à la destruction.
Par un style très fluide nous sont ainsi décrits les vestiges, les ruines et
les restes de ce qui fut autrefois le fleuron d'une gloire, d'une richesse et
d'une renommée respectée, qui nous sont également dépeintes dans tout le faste
de leur apparat. Les objets de ces brèves mais brillantes analyses se
présentent au cours d'une promenade de quelques jours dans la campagne
anglaise, au hasard de paysages, de bâtisses et de rêveries d'un promeneur
solitaire et fort cultivé. C'est une profonde joie de lecture que de se laisser
bercer par le rythme des phrases et la finesse du propos dans cette gigantesque
et plaisante digression de l'esprit vagabond. Je comprends pourquoi Enrique
Vila Matas avait classé W. G. Sebald parmi les écrivains malades de
littérature: l'univers en apparence anodin d'une balade dans la campagne
anglaise est à chaque étape, fût-elle courte, l'occasion pour l'auteur de
disserter agréablement sur le sous-texte intellectuel et artistique laissé par
toute trace, fût-elle infime, de l'œuvre de l'homme qui se présente devant lui.
Se dégage de l'ensemble une douce mélancolie face à l'action du temps, à
laquelle l'homme et ses ouvrages inévitablement se soumettent.
