Les anneaux de SaturnePoursuivant ma découverte de W.G. Sebald que j'avais commencée par Les émigrants, je me suis lancé avec plaisir dans la lecture des Anneaux de Saturne, le dernier texte publié avant sa mort prématurée par l'écrivain allemand et admiralement traduit en français par Benard Kreiss. Le titre est un parfait résumé du livre; ce n'est pas un traité d'astronomie, mais les anneaux de Saturne sont une métaphore parfaite pour décrire l'objet poursuivi par l'auteur: composés de cristaux de glace et de particules de météorites, l'on suppose qu'il s'agit de fragments d'un satellite plus ancien; nous voyons donc aujourd'hui sur Saturne les dernières traces d'un monde entier détruit par les obscures forces qui ont parcouru le temps. Et Sebald, tout au long de son texte magistral, de la leçon d'anatomie du professeur Tulp peinte par Rembrandt et à laquelle a assisté Thomas Browne jusqu'aux développements de la sériciculture en Europe en passant par les derniers soubresauts de l'Empire chinois, nous décrit par la seule force de la littérature des pans entiers d'une splendeur ancienne aujourd'hui perdue car dès l'origine vouée, comme toute œuvre de l'homme, à la destruction. Par un style très fluide nous sont ainsi décrits les vestiges, les ruines et les restes de ce qui fut autrefois le fleuron d'une gloire, d'une richesse et d'une renommée respectée, qui nous sont également dépeintes dans tout le faste de leur apparat. Les objets de ces brèves mais brillantes analyses se présentent au cours d'une promenade de quelques jours dans la campagne anglaise, au hasard de paysages, de bâtisses et de rêveries d'un promeneur solitaire et fort cultivé. C'est une profonde joie de lecture que de se laisser bercer par le rythme des phrases et la finesse du propos dans cette gigantesque et plaisante digression de l'esprit vagabond. Je comprends pourquoi Enrique Vila Matas avait classé W. G. Sebald parmi les écrivains malades de littérature: l'univers en apparence anodin d'une balade dans la campagne anglaise est à chaque étape, fût-elle courte, l'occasion pour l'auteur de disserter agréablement sur le sous-texte intellectuel et artistique laissé par toute trace, fût-elle infime, de l'œuvre de l'homme qui se présente devant lui. Se dégage de l'ensemble une douce mélancolie face à l'action du temps, à laquelle l'homme et ses ouvrages inévitablement se soumettent.