Black HoleJ'ai lu Black Hole de Charles Burns en traduction alors qu'il était édité par Delcourt dans une série de six courts fascicules mal reliés et plutôt moches. Je l'ai ensuite relu dans l'intégrale publiée chez le même éditeur —un beau livre, celui-là. Et j'ai récemment acheté la version originale brochée de Pantheon Books, histoire de m'exercer à lire en anglais tout en replongeant encore une fois dans une de ces rares oeuvres qui travaillent leur lecteur —ou du moins me travaillent— longtemps après qu'on ait refermé le livre. C'est cette dernière version que j'ai à pene terminée. Black Hole me fait le même effet qu'Eraserhead de Lynch ou que L'heure du Loup de Bergman: je parcours un long cauchemar fascinant d'effroi, plongeant dans la psyche torturée de personnages étranges. J'entre dans un univers noir et blanc à nul autre pareil. Je sombre dans des visions hallucinatoires d'inquiétante étrangeté. Black Hole est surtout une œuvre majeure du neuvième art, narrant comment une maladie étrange défigurant les corps adolescents s'étend dans une petite bourgade tranquille de l'Amérique profonde pendant les années 1970. Cette maladie est sexuellement transmissible, et vaut à ceux qui en sont frappés exclusion définitive de la ville. Ces êtres défigurés errent alors aux confins de la ville, dans une forêt obscure et menaçante —d'étranges sculptures de poupées désossées apparaissent sur les arbres, certains ont même vu un bras humain. Les bannis se réunissent entre eux autour d'un feu de camp, pour conjurer la peur que leur procure cette forêt malsaine et tenter de survivre malgré leur bannissement.

Charles Burns concentre son histoire autour de deux personnages principaux: Chris, jeune fille qui tombe follement amoureuse Rob Facincani, lequel lui transmet la maladie. Et Keith Pearsons, amoureux secret de Chris, consommateur de drogues douces avec ses potes à ses heures perdues, victime de visions cauchemardesques prémonitoires et inquiétantes. L'un comme l'autre trouveront l'amour, mais aussi le malheur, la peur et la terreur. On navigue constamment entre chronique des hésitations adolescentes façon Gus Van Sant et plongée dans un univers de Zombies effrayants façon Romero. Le mystère d'une adolescence maladive s'épaissit au fur et à mesure que l'on avance dans ce récit pas vraiment linéaire, construit en chapitres tantôt hallucinés tantôt plus réalistes, pleins de trous et de digressions où Burns développe ses noirs dessins. Un malaise diffus sourd du livre, que l'on referme fasciné, sentant qu'on n cessera de replonger dans cet univers insondable et captivant.

Charls Burns déploie son univers, pleins de symboles oniriques énigmatiques (Freud y verrait beaucoup de connotations sexuelles, à commencer par le trou noir du titre), de visions cauchemardesques d'une réalité lisse en apparence mais noire en profondeur: comme son dessin, réaliste mais dont le noir et blanc très contrasté est porteur d'inquiétude. C'est un grand livre qui ne laisse pas indemne, et qui nous accompagne dans l'antre d'une folie créatrice très personnelle et très éprouvante.