Les falsificateursLe livre d'Antoine Bello se lit bien, se lit vite, un peu trop même. L'idée au fondement du livre est géniale, c'est d'ailleurs elle, telle que décrite sur la quatrième de couverture, qui m'a incité à l'acheter: "C'est l'histoire d'une organisation secrète internationale, le CFR (Consortium de Falsification du réel) qui falsifie la réalité mais dont personne ne connaît les motivations. C'est l'histoire de quelques unes des plus grandes supercheries de notre époque : de Laïka, la première chienne dans l'espace, qui n'a jamais existé, de Christophe Colomb qui n'a pas découvert l'Amérique, des fausses archives de la Stasi. C'est l'histoire d'un jeune homme, embauché par le CFR, qui veut comprendre pourquoi et pour qui il travaille. C'est l'histoire d'une bande d'amis qui veulent réussir leur vie, sans trop savoir ce que cela veut dire. C'est, d'une certaine façon, l'histoire de notre siècle". Le style est très efficace, les phrases s'enchaînent sans accroc et le roman se dévore donc, quoique certaines ficelles soient un peu trop voyantes —comme cette manie de faire une phrase cliffhanger à chaque fin de chapitre ou presque. Mais comme parfois dans certains romans policiers, je suis sorti un peu déçu: d'abord, parce que le roman se termine sur un "À suivre" suggérant la possibilité d'une suite, et donc laissant le lecteur insatisfait de n'avoir lu qu'une partie d'un texte plus large qu'il n'a pu lire en entier (à moins que ce ne soit un stratagème pour instiller une paranoïa chez le lecteur s'inquiétant de l'existence réelle du CFR); ensuite parce que si l'idée est correctement développée, passionnante, avec ce qu'il faut de suspense pour tourner avidement les pages,on sort de la description des intrigues du CFR un peu déçu que cette histoire de complot mondial si bien menée aboutisse finalement à pas grand chose. Comprenons-nous bien: le style est efficace, l'idée de départ est génial, mais une fois qu'on a refermé le livre après une lecture haletante, on se dit finalement: tout ça pour ça?... Le CFR, toute ambitieuse qu'en soit l'idée, est au final un pétard mouillé. C'est-à-dire que des enjeux dont était porteur le sujet, il ne reste qu'un agréable moment de lecture, mais rien de ce frisson littéraire qui fait que le livre reste après lecture longtemps dans l'esprit du lecteur. Certes, il est évident que les histoires manigancées par le CFR (par exemple celle ci, ou aussi le combat que mène cette association) sont une métaphore sur le rôle de l'écrivain, qu'il y a des références littéraires subtiles. Mais une courte nouvelle comme Tlön, Uqbar, Orbis Tertius de Borges réussit dans les quelques pages qui la composent à laisser bien plus de souvenirs forts chez le lecteur fasciné que les cinq cents pages des falsificateurs, qui, je le crains, seront vite oubliés. En somme l'auteur ne pousse pas aux bouts de la folie et du danger les implications de son brillant édifice: car s'il arrive à rendre crédible cette machination internationale qu'est le CFR, si ainsi il reprend avec humour les récentes vagues de complotites aiguës —je pense au 11 septembre, qui sera ans doute le sujet de l'éventuel deuxième tome—, il n'atteint pas le niveau de style et de délire qui auraient fait de son roman une œuvre plus forte qu'elle ne l'est finalement, une savante construction recréant l'histoire et la littérature à l'aune d'un style peut-être moins efficace mais aussi un peu plus mystérieux. Peut-être que j'attendais aussi trop de ce roman, et que je voulais de lui qu'il fût non pas un simple roman divertissant, mais surtout ce genre de délire pervers et brillant qui sait aller au delà du genre thriller dans ces zones dangereuses de l'esprit littéraire. Il reste cependant que je ne regrette pas ma lecture, car il est toujours bon de s'amuser en lisant, et c'est ainsi que j'ai lu ce roman.