Le goût des orties
Par Hurluberlu le lundi 21 juillet 2008, 23:06 - livres (re)lus - Lien permanent
Jun'ichirô Tanizaki est entré dès le premier
livre que j'ai lu dévoré de lui (Un amour insensé) dans mon
panthéon personnel d'auteurs qui comptent—aux côtés, en vrac et sans être
exhaustif, de Lewis
Trondheim, Chris Marker, Marcel Proust, Jonathan Coe, Robert Bresson,
Daniel Clowes, Georges Perec, Alfred Hitchcock, et plein d'autres. J'ai
quasiment lu tous ses livres parus en poche, et Le goût des orties,
publié par Gallimard dans la collection "L'imaginaire" manquait encore à ma
culture tanizakienne —que je compte d'ailleurs augmenter bientôt, car j'ai
récemment acheté le premier tome de ses œuvres publié dans La Pléiade. Ce roman
précède de quatre années son magistral Éloge de l'ombre, et l'on y
trouve d'ailleurs beaucoup de prémices , de la description émerveillée de
toilettes japonaises traditionnelles à la défense de l'architecture japonaise
et de son concept du tokonoma (et si vous voulez savoir ce que c'est,
z'avez qu'à lire Éloge de l'ombre). On retrouve également l'opposition
entre les valeurs traditionnelles d'un Japon désormais passé et celles
nouvelles venues de son occidentalisation à marche forcée sous l'ère Meiji,
opposition qui était déjà présente dans Un amour insensé, et que l'on
retrouvera dans Quatre soeurs (ou Bruine de neige, selon les
traductions).
L'intrigue: un couple doit se séparer, mais n'arrive pas à opter définitivement pour le divorce, alors pourtant que Madame a un amant et que Monsieur se plaît à entretenir une prostituée occidentale. Ils préfèrent rester dans cette situation d'attente, entre autres raisons pour ne pas bousculer trop leur fils. Se greffe à cette situation étrange le fait que Monsieur apprécie beaucoup son esthète de beau-père, lequel voue une passion pour les nombreuses traditions typiquement japonaises, parmi lesquelles le théâtre de marionnette du bunraku (lequel, si j'ai bien compris, se divise en plusieurs écoles, dont celles d'Osaka et d'Awaji). À travers l'histoire de ce couple, c'est donc une description du Japon des années 1920-1930, encore relié à ses traditions passées et fortement tenté par les attraits de l'Occident, que nous livre Tanizaki. C'est aussi une plongée subtile dans les sentiments, les doutes et les hésitations d'un homme et d'une femme qui sans se haïr, ne s'aiment cependant plus. On n'atteint pas encore l'épure et la maîtrise de Quatre soeurs ou de La clef (La confession impudique), mais on reste happé par cette fine analyse des sentiments et cette savante description d'une civilisation fascinante.
