Car il s'agit pour cet éminent psychiatre de se débarrasser des limites que le moi impose, de cette cohérence qui n'est que limitation de nos capacités enfouies, refoulement de tous nos moi possibles et pourtant entravés, empêchement de réaliser nos plus secrets désirs. Grâce au Dé, Luke Rhinehart peut être plusieurs personnes alternativement et non plus seulement le terne Luke Rhinehart. Grâce au Dé, Luke Rhinehart s'affranchit de toute morale bourgeoise, de tout comportement social normé, de toute contrainte sur son comportement. Grâce au Dé, Luke Rhinehart est alternativement Jésus Christ , un idiot muet, un maniaque sexuel, une femme, un schizophrène catatonique, Richard Nixon, et une infinité d'autres personnages, pour un temps que le Dé définira (de 10 minutes à une année entière).

Et Luke Rhinehart ne se contente pas d'être le premier Homme-Dé. Il comprend que son statut d'Homme Nouveau, libéré des contraintes, inhibitions et normes que la société fait peser sur tous les individus, le pousse propager la Voie du Dé, selon des méthodes que le Dé lui indiquera. Il convertit ainsi à la dé-vie ses enfants, ses amis, sa conjointe, ses collègues, ses patients, avec plus ou moins de succès. Il échafaude une brillante théorie psychothérapeutique (la dé-thérapie) destinée à former une nouvelle dé-humanité. Il initie aux joies et aux mystères de la Nouvelle Vie nombre d'adeptes qui remettent ainsi en cause les fondements de la cohérence psychologique, puisque le Dé permet d'être incohérent de façon cohérente; il s'agit seulement de décider de ses diverses attitudes et de ses comportements en fonction du suprême Hasard. D'offrir à chacun de ses moi possibles et enfouis d'exister pleinement, au mépris de tout ce qui pourrait scandaliser les institutions normatives (église, état, société, psychanalyse, etc.)

La force de cette dé-autobiographie —oui, le Dé a commandé à Luke Rhinehart son autobiographie, et c'est grâce au Dé qu'il décide comment la rédiger au fur et à mesure des chapitres— est non seulement son parfait humour, mais surtout le fait que l'idée hilarante de départ soit si bien développée, et ne finisse donc pas, comme dans certains livres (genre celui-là ou celui-ci), comme un pétard mouillé. On sort du livre complètement réjoui, et on a jubilé à la lecture des comportements incohérents et excentriques que le Dé impose à l'Homme-Dé et à ses toujours plus nombreux disciples, on s'est amusé de cette transgression généralisée et absurde des normes sociales et politiques, on s'est surtout diverti à voir l'idée loufoque du départ devenir un roman passionnant. Luke Rhinehart théorise en effet brillamment la nécessité de la méthode absurde qu'il a développé, voyant en elle un moyen pour l'homme de se réaliser entièrement, puisque grâce au Dé il peut être toutes les personnes qu'il n'a jamais pu être tant qu'il n'a pas pris conscience de la force libératrice du Dé.

Mais le roman est à mon sens plus qu'une simple pochade désopilante: d'une manière savoureuse, c'est une brillante suggestion ironique de subversion généralisée de l'ordre établi qu'il nous livre. Certes, je doute fort que les lecteurs de l'ouvrage se livrent à des actes incongrus sous l'influence du Dé, à l'instar du personnage principal, mais on sent derrière la succession des actions saugrenues auxquelles se livrent les dé-tudiants, une relecture amusée de la contestation libertaire post-soixante-huitarde. Une sorte d'analyse ironique et plaisante des mouvements hippies de la décennie soixante-dix, vus sous le prisme d'une radicalité incongrue; une réjouissante et géniale contestation des fondements traditionnels de l'ordre social au profit d'une douce folie comportementale. Est-il plus absurde de choisir rationnellement l'incohérence ou de suivre aveuglément les diktats du corps social? En posant de façon aussi distancée la question, Luke Rhinehart nous donne surtout un grand roman picaresque et farfelu qui restera pour moi un livre original et important dans mon parcours de lecteur.