Ainsi donc nous est raconté le destin de Toto, très jeune adolescent vivant dans une immonde barre HLM d'une des villes de la périphérie napolitaine, qui est aussi la plus grande zone de deal de drogues dures d'Europe; il réussit petit à petit à intégrer le gang qui contrôle cette zone (contrôlé lui-même en haut de la pyramide par un camorriste), au moment où éclate une guerre entre clans. Il y a aussi l'histoire de Don Ciro et de Maria, deux petits rouages du gigantesque système qui, se retrouvant pris au milieu de ladite guerre de gang, commencent à craindre pour leur peau. Il y a le parcours de Pasquale, excellent ouvrier du textile, spécialiste de la haute couture qui travaille en sous-main pour de grandes marques de luxe dans une boîte financée de fait par la Camorra, et qui choisira d'abandonner son travail pour lequel il est sous-payé (au noir en plus). Il y a aussi deux petites frappes imbibés de Scarface et du Parrain, qui croient pouvoir dominer le monde (The world is yours est la devise de Scarface) et agissent donc inconsidérément, au mépris de la loi des clans. Il y a enfin ces deux entrepreneurs modèles de l'Italie du Sud, qui gèrent les déchets toxiques produits par le Nord industrieux et industriel en entreposant des tonnes de bidons dangereusement polluants dans des décharges illégales qui parsèment la Campanie. Mais cette description plutôt juste des récits qui se croisent d'ailleurs peu ne rend pas compte du maelström dans lequel est plongé le spectateur: on est vraiment en immersion dans un milieu dont on a souvent du mal à reconnaître tous les codes.

Je sais qu'il est toujours un peu con d'essayer de comparer un film au livre dont il s'inspire, mais je n'ai pu m'empêcher de me faire la réflexion à la sortie du film que j'avais préféré le texte de Saviano au cinéma de Garrone. La note d'intention du réalisateur, telle que décrite sur le site officiel, explique sans doute l'attitude de léger rejet que j'ai éprouvé à la vision du film:

La réalité dont je suis parti pour tourner Gomorra était si puissante du point de vue visuel que je me suis limité à la filmer avec une simplicité extrême, comme si j'étais un spectateur qui se trouvait là par hasard.

Tandis que j'avais apprécié le roman pour la glaciale lucidité avec laquelle il décrivait les nombreux mécanismes et rouages du système Camorra, donc les tenants et les aboutissants des décisions mafieuses, le film est une immersion à l'intérieur de ce milieu; il n'entend pas nous montrer comment les rouages du système s'intègrent à un mécanisme énorme, froid, complexe et surtout meurtrier, mais simplement nous faire voir comment un ou plusieurs rouages vivent, à l'intérieur et de l'intérieur, ce même système. Ce qui fait que beaucoup de choses ne sont pas explicitées dans le film, et qu'on ne peut comprendre certains éléments sous-entendus que si on a auparavant lu le livre; cela ne nuit pas à la compréhension globale du film, qui est presque de l'ordre sensoriel plutôt qu'il se rattache au raisonnement intellectuel. Mais c'est une démarche différente de celle du livre. Certes, on trouve dans l'écriture de Saviano des rages, des terreurs, des angoisses, mais il arrive cependant à s'en éloigner pour nous proposer le panorama panopique qu'est le livre Gomorra. On n'a pas cette distance dans le film de Garrone, car on voit les choses à la hauteur des petits rouages du système, enclenchés dans cette longue et complexe mécanique qui peut aboutir à la mort. Et donc le spectateur non averti ne comprend sans doute pas que Ciro distribue de l'argent aux familles des personnes emprisonnées pour délit de Camorra, que cette dernière indemnise hebdomadairement; il ne comprend sans doute pas non plus (même si c'est montré, ce n'est pas explicité) que Pasquale voit à la télé une robe portée par Scarlett Johansson qu'il a cousu de ses mains adroites (dans le texte original, c'est Angelina Jolie qui est revêtue des atours cousus par cette petite main); il ne comprend pas les mystères des guerres de clans camorristes, qui sont chez Saviano l'occasion d'une froide et menue description des tueries, avec longue explication des raisons de la lutte de pouvoir. En revanche, il plonge complètement dans un univers noir, sombre, glauque, effrayant, il navigue dans un système pourri dont il voit par les sensations que procure le film toute la déréliction (excellent travail sur la bande son, parfois teintée d'irréalisme ou d'hébétude).

Bref, le film et le livre adoptent deux attitudes différentes, l'une plus intellectuelle (le livre) l'autre plus sensible et sensorielle (le film). Personnellement, je trouve l'approche du livre plus riche. J'estime cependant l'approche du film, mais elle n'emporte certainement pas autant ma conviction que le texte de Saviano. Et je reconnais au film qu'en choisissant ce parti pris de mise en scène, il a aussi démythifié la mafia que nombre de films, parfois d'ailleurs à leur corps défendant, ont célébré.

Nota Bene: la langue du film est un parler napolitain très dialectal. Je ne sais comment un italien "de souche" non napolitain entend ce film, mais je n'ai compris que 10% des phrases (et encore...). À l'inverse, l'italien du livre est admirable. Est-ce que ça a compté dans mon jugement? Je ne crois pas, mais peut-être qu'inconsciemment...