La Maison des feuilles
Par Hurluberlu le vendredi 22 août 2008, 17:14 - livres (re)lus - Lien permanent
Je ne suis peut-être pas un bon lecteur
d'œuvres expérimentales. Du moins quand elles sont romanesques, puisque, par
exemple, il m'arrive d'apprécier quelques spécimens du genre en bande dessinée.
Mais La Maison des feuilles de Mark Z. Danielewski me passe décidément
au-dessus de la tête, et l'exercice m'est apparu plutôt vain une fois le livre
refermé. Je l'ai pourtant lu en entier, par volonté acharnée d'aller jusqu'au
bout nonobstant mes réticences plus que par désir impatient de voir comment
tout cela se terminait: une sorte de snobisme me poussant à avoir lu en
totalité le livre pour pouvoir me dire, l'ayant vraiment lu, que je ne le
trouvais pas vraiment terrible. Et pourtant, je dois dire que j'étais au départ
animé des meilleures intentions envers l'ouvrage, sa mise en page audacieuse,
déconcertante aussi, m'intriguant, son sujet, apparemment angoissant,
m'attirant.
Mais en fait je me suis surtout ennuyé à la lecture, en raison d'un désintérêt croissant face aux péripéties du récit. Parler de récit d'ailleurs est sans doute trop fort, puisque la majeure partie du texte prend la forme d'un mémoire universitaire fastidieux, bourrés de notes (443 au total), de citations, d'annexes et de références réelles ou inventées. Le sujet du mémoire? Un imaginaire film, le Navidson Record, qui s'il existait devrait être insupportablement long, qui nous est décrit dans ses moindres détails, et que l'auteur dudit mémoire (un vieil aveugle nommé Zampanò) décortique à coups d'extraits d'articles universitaires tous plus lourdingues les uns que les autres. Au milieu du complexe système de mise en page qui s'approche parfois du pur délire typographique (le maquettiste a dû en baver), s'intercalent d'autres notes ajoutées par les divers éditeurs du mémoire: un junky, John Errand, qui dans de longues digressions inintéressantes nous raconte ses errances de paumé et son progressif plongeon dans la folie furieuse qu'instille en lui la lecture et l'édition du mémoire universitaire; un bien plus rare Ed, qui édite donc le mémoire annoté par Johnny Errand; un traducteur (qui signe Trad.); et le traducteur Claro (avec ses NdT). Un roman polyphonique donc, avec une grande variété de styles, alternant globalement entre le style impersonnel universitaire classique —le texte écrit par Zampanò— et le délire textuel de phrases sans queue ni tête de Johnny Errand qui nous narre ses hallucinations grandissantes.
Le film qui nous est décrit est censément effrayant, et il faut avouer que l'idée centrale —celle d'une maison obscure et infinie, inquiétante étrangeté qui fascine le cinéaste Navidson et terrorise sa femme Karen qui y habitent—a de quoi fasciner au début. Assez vite cependant l'intérêt s'émousse, en raison d'abord des interminables digressions, de l'absence de chair littéraire des personnages ensuite et du côté redondant de tout le bouquin enfin —il y a cinq différentes explorations du côté obscur de cette maison bizarre, et l'on ne cesse de répéter au lecteur: la maison est effrayante, la maison est noire, la maison est effrayante, la maison est noire, une litanie qui finit par lasser assez vite. Je suis également circonspect face aux prouesses typographiques censées imiter les mouvements de ladite maison ou ceux des personnages évoluant dans cette noirceur illimitée et menaçante; pourquoi d'ailleurs cette semblable coquetterie d'écrire le mot maison (et ses traductions) en bleu —sauf dans le dernier chapitre, où le mot est remplacé par un vide? Vain amusement expérimental à mon sens. Mais sans doute suis-je par trop rétif à l'expérimentation romanesque pour pouvoir pleinement apprécier les trouvailles de l'auteur.
De même, j'ai du mal à comprendre en quoi l'obsession de Johnny Errand pour le texte de Zampanò peut mener ce personnage à la folie, quand bien même son lourd —ou lourdingue?— passé personnel n'aide certainement pas ses neurones déjà bien amochés. Surtout, son histoire me laisse de marbre, et c'est plus par acquit de conscience que je lisais ses digressions que par intérêt pour son récit. Son style ne m'emballe pas des masses non plus, même si je suis prêt à reconnaître l'immese travail qu'a dû représenter la traduction. Mais justement, j'ai eu l'impression en lisant ce texte d'assister à une sorte de défi personnel que s'était lancé l'auteur (et après lui le traducteur): et si j'imaginais un mémoire universitaire autour d'un imaginaire film-culte extrêmement effrayant car il dévoilerait une dimension inconnue de la psyché humaine et de la physique terrestre? Et si je traduisais cet ouvrage qui a l'apparence d'être intraduisible, ne serait-ce qu'en raison de ses énormes délires typographiques? Et moi, ce genre de défi m'a vite exaspéré, et j'ai fini par ne plus rien attendre du livre, si ce n'est sa conclusion. Surtout que les promesses des prémices qui me semblaient fascinantes n'ont pas satisfait les attentes que j'avais placé en elles: j'espérais, sinon découvrir le fin mot du mystère de cette maison, du moins plonger dans une dimension fantastique proche de ces régions troubles qu'ont exploré Poe, Bolaño ou d'autres innombrables écrivains fascinés par la noirceur et son rapport à la littérature. Je n'ai pas retrouvé cette même fascination littéraire dans le texte de Danielewski.
Non, décidément, je ne suis pas fait pour le roman expérimental.

Commentaires
En quoi ce pour quoi vous êtes fait ou pas est à ce point passionnant pour que vous éprouviez le besoin de nous le faire savoir ?En quoi la lecture que vous avez faite et l'appréciation que vous avez de tel ou tel ouvrage, expérimental ou pas, sont-elles si décisives que vous nous en parliez ? Les critiques littéraires et autres sont souvent, comme dirait l'autre, "des ratés sympathiques", quoique, mais que dire des épigones et pâles copies desdits critiques, si ce n'est que ce sont de pathétiques égotistes ?
Ouah! Merci, vous êtes le premier troll de ce blog en déshérence... Je vous adresse mes félicitations.