Histoire secrète du sire de Musashi
Par Hurluberlu le mardi 26 août 2008, 12:24 - livres (re)lus - Lien permanent
Retour à la littérature japonaise avec
un nouveau Tanizaki, Histoire secrète du sire de Musashi, l'un des
nombreux romans et nouvelles qui composent le premier volume de la Pléiade
consacré à l'auteur. Roman étrange car cette fois-ci Tanizaki ne relate pas une
histoire de son temps, mais imagine la vie secrète et tourmentée d'un guerrier
du trouble seizième siècle japonais, marqué par les guerres innombrables et
intestines que se livrent les seigneurs. Le récit se présente comme une
reconstitution d'historien des secrets d'une vie marquée par la perversion, à
partir de deux textes-sources fictifs qui auraient été composés par des membres
de l'entourage du seigneur de Musashi.
Une scène primitive est à l'origine du masochisme pervers du héros: celle où il vit dans sa première adolescence les femmes d'un château assiégé s'occuper des têtes coupées des guerriers ennemis tombés au champ de bataille. Le sourire de ces dames, l'attention maniaque qu'elles portent à ces vestiges humains , la laideur de certains crânes auxquels fut coupé le nez marque pour toujours l'esprit du futur grand guerrier, qui n'aura de cesse au cours de son ascension vers la gloire de reconstituer le plaisir qu'il eprouva cette nuit-là à admirer l'horreur malsaine de cet étrange rituel. Réussir à retrouver dans ses rapport avec les femmes la teneur d'un inquiétant sourire confronté à l'horreur d'une mort atroce devient le but des actions glorieuses du jeune Hôshimaru.
Il y a donc dans ce roman une démythification complète de l'héroïsme guerrier, réduit à n'être que la marionnette de pulsions douteuses enfouies dans une psyché quelque peu torturée. On retrouve bien sûr le sadisme tanizakien des rapports entre homme et femme qui fut le sujet d'Un amour insensé, de La clef ou du Journal d'un vieux fou. On prend plaisir à la description subtile des affres de ce jeune guerrier, lequel réussit à combiner fine stratégie offensive et satisfaction de ses désirs pervers. Pour autant, la force du roman est de s'arrêter là où commence vraiment la gloire du héros (après sa première bataille gagnée) comme pour indiquer que le vrai sujet n'est pas tant l'ascension du guerrier que l'origine et le développement de ses coupables passions au sein d'un monde où le succès ne s'acquiert que par les armes. D'une certaine façon, le roman n'est que la répétition permanente de la scène primitive, sans cesse rejouée de différentes manières par le héros, qui cherche à retrouver ainsi la force du plaisir masochiste qu'il éprouva, première joie de nature sexuelle. Le système complexe de la narration, fictive reconstitution historique du parcours d'un imaginaire grand guerrier, augmente le plaisir de la lecture par le jeu qu'il crée avec le lecteur, possé à prendre pour réelles les romanesques tribulations intérieures du futur seigneur.
NB: Le livre est disponible dans la collection "Du monde entier" de Gallimard. À quand une sortie en poche?
