Jeune fille
Par Hurluberlu le samedi 30 août 2008, 20:54 - livres (re)lus - Lien permanent
Ma
cinéphilie a vraiment commencé par la découverte de Bresson; le premier film
que je vis à la cinémathèque était Le Procès de Jeanne d’Arc, et je
poursuivis cette initiation de spectateur averti via les mystères bressoniens,
en allant voir la quasi-totalité des films du cinéaste de la rétrospective à
lui consacrée. Mon intérêt pour Bresson n’a depuis pas faibli, et ma copieuse
dévédéthèque comporte donc quelques uns de ses films. Et c’est d’abord mû par
l’envie de découvrir le témoignage à quarante ans de distance d’Anne Wiazemsky
sur le tournage d’Au hasard Balthazar, premier film de l’actrice alors
débutante, que j’achetais Jeune fille. Cette raison n’est cependant
guère satisfaisante pour décrire ce que contient le roman, car il ne s’agit pas
complètement du récit d’une actrice racontant ses débuts à l’écran, ni d’une
compilation d’anecdotes de plateau, ni d’une analyse du cinéma de Bresson. En
fait, Jeune fille est un roman d’apprentissage, dans lequel l’auteur
narre comment de petite fille rangée on devient jeune fille changée, comment
une femme encore hésitante éclôt de sa chrysalide d’adolescente timorée. Et
cette naissance se déploie à travers l’expérience singulière du cinéma de
Bresson, qui permet à la jeune fille de s’émanciper des règles strictes de son
milieu bourgeois catholique (pour ceux qui l'ignoreraient, Anne Wiazemsky est
la petite fille de François Mauriac).
Contrairement à ce que je m’imaginais du personnage, Bresson est loin d’être le rigoureux janséniste éloigné des tentations terrestres, ne vivant que par et pour son art extrêmement recherché et précis; il apparaît sous la plume d’Anne Wiazemsky très attiré par les charmes secrets de son modèle, séduit par l’innocence et la beauté de son actrice qui se refuse néanmoins à son désir tout en découvrant soudainement la puissance de ses appas. Les semaines estivales du tournage d’Au hasard Balthazar sont pour la narratrice le moment clé où elle découvre à la fois son corps, sa vocation et le cinéma, elle qui jusqu’à présent n’en avait qu’une faible connaissance. Et c’est ce fragile passage que saisit une écriture autobiographique intéressante, qui cherche à rendre compte dans sa forme même du changement subtil qui s’opère au cours du tournage. L’étape est décisive, qui fera de la petite fille d’un Grandécrivain une actrice de premier plan. Et un futur écrivain dont la sobriété de l’écriture capte ces moments fragiles qui, il y a quarante ans, offrirent à l’auteure le passage à la maturité, et à la majorité. Un court roman juste et émouvant.
