1984
Par Hurluberlu le mardi 21 octobre 2008, 14:53 - livres (re)lus - Lien permanent
Je n'avais pas
encore lu 1984 jusqu'à hier. C'est désormais une lacune de moins dans
la vaste liste de mes errances et manquements, puisque je viens de terminer ce
magnifique roman d'anticipation. Orwell raconte comment Winston Smith, terne
fonctionnaire membre du Parti extérieur, prend progressivement conscience de
son opposition au système dont il est pourtant l'un des nombreux minuscules
rouages; chargé de la tâche subalterne de réécrire le passé, il prend
conscience de l'absurde kafkaïen et de l'idéologie folle qui dominent son
univers régi par le Parti et son chef suprême adulé, Big Brother. Découvrant
l'amour, proscrit par les directives du régime, il comprend aussi qu'il a
raison contre tous, qu'il sait penser bien mieux que les slogans
contradictoires et paradoxaux du Parti; il comprend qu'il vit dans un monde
régi par le mensonge, l'erreur, voire le délire irrationnel, et que l'homme est
tout sauf libre d'exprimer pleinement la richesse de ses potentialités. Il
décide alors d'entrer en réisistance, tout d'abord en tenant un journal où il
s'efforce de mettre au clair ses pensées interdites.
L'auteur réussit à merveille à rendre l'absurde et dictatoriale folie qui gouverne le monde totalitaire, en explorant dans les moindres détails toutes les implications sociales induites par la soumission de l'individu à un projet aussi déshumanisant que celui de Big Brother. De fait, c'est un parfait livre de science fiction, qui à partir de son présent —c'est-à-dire 1948, et l'URSS de Staline— pense et imagine un futur aussi cohérent qu'inquiétant, ne laissant aucune zone d'ombre sur les horreurs sous-jacentes au système de l'Angsoc. Les directives du parti gouvernent les moindres faits et gestes des individus, visent à contrôler non seulement les corps, mais aussi et surtout les âmes, les pensées, les idées, afin de tuer dans l'œuf tout dangereux vent de subversion qui pourrait saper les fondements du régime. Orwell mêle à sa vision froidement lucide de la dictature stalinienne l'imagination d'un monde inspiré de Kafka qui s'oppose à la raison mais qui impose ses irrationnels raisonnements: le passé, c'est le présent; ou: la liberté, c'est l'esclavage, etc.
Ce qui est surtout fascinant dans ce récit, c'est son parfait compte rendu d'une dictature oppressante dans son fonctionnement routinier: ce sont moins les pénuries liées à une guerre permanente qui sont choquantes que la façon dont la doxa officielle modifie en permanence cette vérité quotidienne en affirmant sans cesse des mensonges sur les progrès réalisés par le régime; elle impose aux sujets une réalité langagière qui n'a strictement rien à voir avec le réel perçu, et qui s'accomode par l'absurde de ce décalage: le novlangue, allusion à la façon dont les totalitarismes ont toujours cherché à contrôler, modifier et infléchir la langue à leur seul dangereux profit.
Quelle est l'actualité de 1984? De fait, le roman est avant tout un pamphlet anti-stalinien, et, plus largement, contre tous les totalitarismes, de droite comme de gauche. Aujourd'hui que ces derniers ont globalement disparu, du moins sous cette aspect que 1984 a formulé à l'extrême, il ne serait cependant pas faux de percevoir dans certains mécanismes qui minent les processus démocratiques des formes de pensées dictatoriales: de l'imposition de vidéo-surveillance à la description de médias obéissant à des directives tacites d'une doxa dominante, l'on perçoit dans notre présent des formes heureusement moins graves, et néanmoins dangereusement réelles, de novlangue et de doublepensée (les deux fondements idéologiques du régime). 1984 est d'actualité car il incite le lecteur à toujours rester vigilant, quand bien même il reconnaîtrait de, profondes différences entre cet avenir fantasmé et la réalité quotidienne: car ce sont les ressemblances entre 1984 et 2008 qui sont fort préoccupantes, car bien réelles.

Commentaires
Amusant de trouver ceci sur votre blog (que je consulte pour la 1ere fois, via @si donc, la honte sur moi) alors que je viens de relire 1984, avant de me jeter sur mon poissonnier habituel, heu pardon, le site d'@si , pour voir un peu les dernières nouvelles du front (ou avoir le front de chercher les vraies nouvelles, au choix).
En en effet je le relisais pour me remettre en tête la description par Orwell des mécanismes qui sont actuellement en cours.. il faut joindre à cette lecture d'autres titres bien sûr, mais celui-ci 'parle' : il décrit via les petites choses quotidiennes..
Comme je dis souvent sur mon blog, quand je ne fais pas qu'y râler, nous sommes désormais dans une société de la perversion cad proposant comme norme sociale le narcissime et, découlant de cela, accentuant les pathologies du narcissime portées par des groupes sociaux entiers et non plus uniquement des individus
On s'en apercevra de moins en moins à mesure que tout cela deviendra une norme (sauf renversement de vapeur...) et on ne qualifiera plus ces comportements et modes de fonctionnements psychiques d(d'individus ou de foules) de pathologies; mais en attendant, nous sommes dans un moment de transition où la bascule se fait avec son lot de violences concrètes ou induites, dont un conditionnement encore apparent pour qui veut bien le regarder.
Bon, excusez du long comm, je vais visiter votre blog.
En 1984, de nombreux médiatiques, visiblement intéressés au maintien d'un relatif optimisme dans les populations, s'empressèrent de clamer très fort que George Orwell s'était entièrement trompé dans cet ouvrage jouissant pourtant et non sans raison d'une assez grande et persistante célébrité. D'apres eux, la société décrite dans "1984" n'avait aucun rapport avec la notre.Toutefois, depuis cette date, un certain nombre d'évènements et d'évolutions laissent à penser que ce soulagement était peut-être prématuré.
Ainsi, on ne peut s'empêcher de constater que l'insaisissable Ben Laden et les féroces hordes d'Al Qaida, tantôt vaincus, tantôt ressurgissant de l'ombre, présentent d'étranges similitudes avec le personnage d'Emmanuel Goldstein l'ennemi du peuple et son armée de comploteurs invétérés, tels que les décrit Orwell.
De même, la perte progressive de tout langage signifiant chez nos élites dirigeantes, pourrait bien laisser croire que la Novlangue, qu'Orwell décrit longuement dans son ouvrage, a finalement trouvé sa place dans notre modernité.
Aussi, la multiplication des caméras et des systèmes de contrôle et de surveillance évoque fâcheusement Big Brother.
Egalement, nous pouvons voir désormais presque chaque jour, comme dans "1984", que ce qui était "vrai" hier est devenu "faux" aujourd'hui et que strictement rien ne s'oppose à ce que cela soit rétabli comme "vrai" demain selon ce que décideront ceux qui savent si bien penser à notre place.
Il est vrai qu'Orwell savait fort bien penser par lui-même pour sa part.
C'est certainement sur ce point d'un "réel" constamment maléable par le discours médiatique, par l'oligarchie politico-marchande que le monde de 1984 ressemble le plus au notre et se révele comme totalitarisme.