Toutefois, je ne me suis pas immédiatement jeté sur mon ordinateur pour le regarder —oui, je regarde mes DVD sur mon ordinateur portable, car je n'ai pas de télé et ne compte d'ailleurs aucunement pallier à cette absence fort agréable. En effet, parmi mes nombreuses contradictions, j'ai celle de de ne pas regarder tout de suite certains films dont je pressens a priori qu'ils sont plus exigeants que d'autres, lesquels seraient, eux, plus conformes aux canons de genres cinématographiques ultra-codifiés, donc considérés, également a priori, comme "moins exigeants". C'est ainsi, par exemple, que je mets longtemps avant de me décider de (re)voir un Bergman, car je préfère très souvent à son éventuel (re)visionnage le choix d'un long-métrage jugé moins "exigeant", comme, par exemple un Carpenter ou un Hitchcock: ce n'est pas qu'il y ait moins d'intelligence chez Carpenter que chez Bergman; mais c'est seulement que j'ai cet a priori ancré en mon esprit —quoiqu'injustifié— que Bergman est trop "difficile", même si par ailleurs je peux prendre beaucoup de plaisir à ses films une fois que je me suis enfin décidé à les (re)voir. D'où cette profonde contradiction: alors que mes joies et intérêts cinéphiles se portent clairement sur le vaste et incertain domaine de l' art et essai, j'ai souvent peur de n'être pas assez spirituellement armé pour explorer ce champ pourtant plaisant, et je préfère souvent, en vertu des a priori sus-évoqués, faire le choix d'un cinéma de genre que j'estime plus abordable et moins risqué. Je suis cependant rarement déçu lorsque je me lance dans la vision d'un film "art et essai", mais l'a priori négatif et faux est toujours plus fort à m'entraîner vers des rivages cinématographiques plus immédiatement divertissants. Ce préambule est là uniquement pour expliquer pourquoi je ne me suis pas tout de suite rué vers Alice dans les villes, qui pourtant me tentait suffisamment pour que je m'empresse de l'acheter. Et il se trouve qu'hier, vers deux heures du matin, je me suis dit que, finalement, je me regarderais bien ce Wenders inconnu. Et, comme d'habitude, les a priori qui jusqu'alors m'avaient empêché de me lancer dans cette vision au profit d'autres œuvres cinématographiques se sont révélés être de ridicules préjugés qui sont vite tombés devant l'enchantement de ce simple et beau récit.

Simple, car l'histoire tient sur un ticket de métro. Beau, parce que Wenders filme et raconte très bien ce qui semblerait au départ insignifiant. L'histoire, c'est celle d'un écrivain fauché et en panne d'inspiration qui doit contre son gré s'occuper d'une fillette qu'il connaît à peine et que sa maman délaisse en raison de ses récents problèmes personnels. Il se retrouve seul avec elle tandis que la mère a momentanément, mais complètement, disparu. Ils cherchent alors tous deux, sur la base des maigres indices qu'Alice a dans sa mémoire enfantine, à rechercher la grand mère maternelle de la petite fille, pour que son provisoire abandon familial touche à sa fin.

Voilà pour l'histoire, minuscule prétexte pour un road movie fascinant où l'on découvre qu'un jeune homme un peu bourru, en crise personnelle puisqu'il n'arrive plus à écrire alors que c'est son métier, va progressivement se lier d'amitié avec une fillette un peu chipie mais très attendrissante. Wenders sait rendre compte à merveille de la solitude et de l'abandon existentiel face au vide des grands espaces déshumanisés du monde occidental, et réussit à réintroduire l'humanité en ce monde insignifiant car sur-signifié grâce à l'inncocence de l'enfance, qui offre au personnage principal les questions d'un monde qu'il ne pouvait plus exprimer. C'est en apparence très simple, on ne voit pas les ficelles, et on tombe immanquablement sous le charme de ce couple improbable perdu, comme nous, dans un monde étrange et trop compliqué. On voit ici les prémices qui fonderont plus tard le cinéma de Jim Jarmush : je n'ai cessé de penser à Stranger than Paradise en voyant Alice dans les villes, car là aussi on a affaire un road movie existentiel de personnages un peu perdus. En bref, le genre de film qui rend souriant et apaise le spectateur, et qui procurera sans doute ce même plaisir ingénu à chaque nouvelle vision.