Car tandis que je reprochais récemment à La Fille sans qualité de tenir une froide démonstration de l'horreur des temps (post)modernes sans qu'au finale je sortisse convaincu de ma lecture, malgré les indéniables qualités du roman, je trouve que Ballard a le don d'emporter complètement son lecteur dans ses analyses rigoureuses d'un monde en dangereux déclin. Peut-être aussi que ma conviction est d'autant plus renforcée qu'à l'inverse de Juli Zeh, Ballard considère que l'homme est un animal irrationnel: et il est vrai que cette thèse me convaint d'emblée bien plus que la théorie des jeux appliquée au sentiments qui est à la base du récit de Juli Zeh. Cela dit, si la thèse est fort brillante — par moment, elle m'a semblé confuse, mais cela est sans doute liée à mes défaillances de lecteur, car j'ai laissé traîner un peu trop ma lecture—, elle ne serait rien sans les talents de romancier de Ballard. Dans un style sec et clinique —le Narrateur ne laisse jamais vraiment transparaître ses émotions, par exemple— l'auteur nous décrit l'horreur des villes de banlieues, vides de toute beauté, de tout sens, de tout intérêt, exceptées les creuses tentations des magasins. À partir de là, Ballard imagine une société dans laquelle sport, discipline et consumérisme s'associent et créeent une spirale de violence xénophobe et d'adulation de ces nouveaux temples que sont ces gigantesques centres commerciaux. Un nouveau fascisme est en train de naître sur ces espaces infiniment mornes des périphéries urbaines, où l'activité de consommateur devient la base d'un programme politique inquiétant... Ballard réussit parfaitement à décrire les différentes étapes de ce nihilisme fascisant qui colonise durablement ces banlieues monotones et insignifiantes.

Jusqu'à la folie furieuse.

La dernière partie du livre raconte ainsi comment une poignée d'irréductibles défenseurs des vacuités profondes qu'offre la société de consommation se liguent pour protéger mordicus leur centre commercial des autorités qui, conscientes désormais du danger qu'elles ont laissé prospérer, ont décidé de traiter le mal à ses racines: le centre commercial et ses douteuses campagnes publicitaires, les rencontres sportives et leurs violentes manifestations de supporters. On se croirait dans Zombie , à la grosse différence près que les adorateurs du centre commercial ne sont pas des morts-vivants mais des personnes en chair et en os qui refusent de voir disparaître ce qui donne un sens étrange à leurs vies banlieusardes. Et comme pour le film de Romero, on ne peut s'empêcher de lire le roman de Ballard comme un roman d'anticipation décrivant avec une grinçante ironie le futur qui nous attend à partir des éléments glaçants qui font notre présent: le berlusconisme, douteux produit politique né de et par la télévision, la défense droitière d'une douteuse et mystérieuse identité nationale, la xénophobie rampante du discours politique, voire la récente bataille pour le travail dominical, dernier avatar du consumérisme idéologique. Et j'en oublie certainement. Ballard sait disséquer à merveilles les démentes déviances de notre monde, et les pousse avec talent jusqu'à l'extrême radicalité de la violence politique. Pour le plus grand plaisir du lecteur et pour l'effroi du citoyen.

Décidément, un auteur qu'il me faudra encore continuer à connaître.