À l'heure du bling-bling clinquant et du sarkozysme triomphant, qu'il est bon de lire ce long bad trip halluciné du narrateur, Victor Ward, de New York à Paris, de night-clubs en boîtes de nuit, de people en vanités. Bret Easton Ellis réussit à merveille à rendre l'agitation frénétique quoique improductive du vaste monde des couvertures de magazines de mode, des top-models, des clips et de MTV: à l'heure de la mondialisation, c'est ce genre de fast-culture creuse qui traverse les espaces, une sorte d'éternelle spirale du vide mainstream dans laquelle le protagoniste s'enfonce. À ses risques et périls.

Car cette dénonciation morale d'une vanité contemporaine se double chez Ellis d'un message politique: en reliant cette dictature de l'apparence et du glamour au terrorisme contemporain, il décrit un monde globalisé où la seule possibilité d'expression politique des frustrations qu'engendre le marketing est la terreur la plus sauvage. Ressort du livre une subversion anarchoïde de la vanité tant décriée, qui se superpose d'ailleurs à la douce subversion du récit par l'auteur.

Car Ellis joue en virtuose avec les codes du roman, nous plongeant avec talent dans un maelstrom de plus en plus délirant: on ne sait jamais si nous sommes au sein de la réalité de la diégèse ou dans les visions hallucinantes et hallucinées du personnage principal, toujours plus shooté à mesure que le récit avance —quoique, pour être honnête, il consomme moins de coke que Patrick Bateman dans American Psycho; son truc à lui, c'est plutôt le Xanax. Le récit éclate en une myriade de saynète contées comme dans un compte à rebours permanent (la numérotation des chapitres est inversée dans la plupart des parties), rempli d'explosions de styles, de corps et de personnages. Pour autant, tout désorientant que puisse être la construction en apparence anarchique du roman, on ne lâche jamais prise et on prend plaisir à se perdre dans les méandres de ce monde déliquescent que la prose de Ellis prend plaisir à subvertir. J'ai été heureusement emporté dans ce monde glaçant et parfaitement rendu par une narration sans cesse précaire, toujours plaisamment déstabilisante.

Après pour être vraiment honnête, et bien que je ne me sois jamais ennuyé à la lecture du livre, je pense que, comme d'ailleurs La Fille sans qualités, le roman n'aurait rien perdu de sa force ni de son éclat si l'oeuvre avait été écourtée de quelques centaines de pages. Certes la répétition de scènes sembables est un moyen stylistique de rendre compte de la vanité de ce monde qui tourne à vide; mais il est vrai aussi qu'un élagage n'eût sans doute pas nui à l'ampleur et la force du propos.

PS/Private joke: en hommage à un ami qui m'a reproché d'employer trop souvent des mots étrangers dans ce blog, je me suis efforcé de caser le plus de mots anglais possibles.