Glamorama
Par Hurluberlu le mardi 10 février 2009, 15:42 - livres (re)lus - Lien permanent
J'avais
découvert Bret Easton Ellis avec American Psycho, roman dans lequel il
prenait pour personnage principal un exemple de réussite sociale selon les
critères contemporains où le paraître l'emporte sur l'être, où la marque est
plus importante que la personne, où l'argent exhibé est le seul critère
d'appréciation: bref, un golden boy de Wall Street dans les années
1980 nommé Patrick Bateman. Et il imaginait que derrière cette façade chic en
toc se dissimulait un horrible et sadique serial killer. Ou comment
relier la vacuité du succès mondain et l'abjection morale en un même
personnage, et dans un roman qui proposait à la fois une froide description de
l'horreur post-moderne et une écriture de plus en plus délirante pour rendre la
folie de l'époque et du yuppie qui l'incarne. American Psycho
m'ayant séduit, je décidai ensuite de lire le tout premier roman de l'auteur,
Moins que zéro, où, quoique je reconnusse son talent stylistique, je
fus déçu, car le récit m'apparaissait aussi vain que les personnages dont il
entendait pourtant dénoncer l'insondable vacuité. Et puis, au hasard d'une
habituelle flânerie dans une librairie, je n'ai pu céder à la soudaine
tentation d'acheter Glamorama (alors que j'ai une liste ultra-longue
de livres à lire et que c'est pas très malin de l'allonger encore). Et je l'ai
dévoré...
À l'heure du bling-bling clinquant et du sarkozysme triomphant, qu'il est bon de lire ce long bad trip halluciné du narrateur, Victor Ward, de New York à Paris, de night-clubs en boîtes de nuit, de people en vanités. Bret Easton Ellis réussit à merveille à rendre l'agitation frénétique quoique improductive du vaste monde des couvertures de magazines de mode, des top-models, des clips et de MTV: à l'heure de la mondialisation, c'est ce genre de fast-culture creuse qui traverse les espaces, une sorte d'éternelle spirale du vide mainstream dans laquelle le protagoniste s'enfonce. À ses risques et périls.
Car cette dénonciation morale d'une vanité contemporaine se double chez Ellis d'un message politique: en reliant cette dictature de l'apparence et du glamour au terrorisme contemporain, il décrit un monde globalisé où la seule possibilité d'expression politique des frustrations qu'engendre le marketing est la terreur la plus sauvage. Ressort du livre une subversion anarchoïde de la vanité tant décriée, qui se superpose d'ailleurs à la douce subversion du récit par l'auteur.
Car Ellis joue en virtuose avec les codes du roman, nous plongeant avec talent dans un maelstrom de plus en plus délirant: on ne sait jamais si nous sommes au sein de la réalité de la diégèse ou dans les visions hallucinantes et hallucinées du personnage principal, toujours plus shooté à mesure que le récit avance —quoique, pour être honnête, il consomme moins de coke que Patrick Bateman dans American Psycho; son truc à lui, c'est plutôt le Xanax. Le récit éclate en une myriade de saynète contées comme dans un compte à rebours permanent (la numérotation des chapitres est inversée dans la plupart des parties), rempli d'explosions de styles, de corps et de personnages. Pour autant, tout désorientant que puisse être la construction en apparence anarchique du roman, on ne lâche jamais prise et on prend plaisir à se perdre dans les méandres de ce monde déliquescent que la prose de Ellis prend plaisir à subvertir. J'ai été heureusement emporté dans ce monde glaçant et parfaitement rendu par une narration sans cesse précaire, toujours plaisamment déstabilisante.
Après pour être vraiment honnête, et bien que je ne me sois jamais ennuyé à la lecture du livre, je pense que, comme d'ailleurs La Fille sans qualités, le roman n'aurait rien perdu de sa force ni de son éclat si l'oeuvre avait été écourtée de quelques centaines de pages. Certes la répétition de scènes sembables est un moyen stylistique de rendre compte de la vanité de ce monde qui tourne à vide; mais il est vrai aussi qu'un élagage n'eût sans doute pas nui à l'ampleur et la force du propos.
PS/Private joke: en hommage à un ami qui m'a reproché d'employer trop souvent des mots étrangers dans ce blog, je me suis efforcé de caser le plus de mots anglais possibles.
