Et puis, je ne boude pas non plus mon plaisir: j'avoue humblement que j'ai en plus appris plein de trucs. J'ignorais ainsi que, dans la longue histoire de l'évolution des formes de vie, les dinosaures n'étaient pas les seules espèces à s'être éteintes subitement. La fin du paléozoïque cambrien ou celle du paléozoïque permien, par exemple, ont également été marquées par de brutales réductions de la biodiversité. Bon, dit comme ça, ça nous fait une belle jambe, mais quand on est plongé dans l'ouvrage on sort fasciné par ce récit cosmogonique clairement raconté, et on ne cesse d'interroger les rapprochements que l'auteur fait entre les images. Chaque page est une merveille, ce qui fait que l'on s'attarde dessus bien plus que pour une bande dessinée qui rechercherait plus classiquement l'efficacité du dessin.

Comme je le disais au début, ce livre est vraiment un OBDNI, et rien que pour ça il vaut le détour. Oui, la bande dessinée, ce ne sont pas que les petits miquets, des séries interminables dans des genres surexploités (heroic fantasy, espionnage, policiers, etc) ou des héros devenus aujourd'hui complètement séniles à force de mauvais épisodes interminablement proposés (Astérix, Lucky Luke, Ric Hochet, liste hélas non exhaustive). Le neuvième art peut en vrac nous offrir des utopies (L'An 01), des dystopies (Akira), des biographies (Fritz Haber), des autobiographies (Approximativement), des contes satiriques (Pinocchio) et mille autres choses encore. Dont cette cosmogonie étonnante qui a en outre le mérite de sa pédagogie. Du point minuscule de la première page (d'où naîtra le Big bang) au javelot de la dernière case (lancé par l'homme, qui apparaît dans la page précédente), j'ai parcouru captivé ce récit de notre cosmos très intelligemment mis en images. J'ajoute que dans sa postface et ses annexes, l'auteur explique en quoi ce projet a aussi une dimension éminemment personnelle: les esquisses et dessins d'enfants montrent que dès son plus jeune âge, Jens Harder était fasciné par l'histoire de la terre, par l'étude des animaux en général, des dinosaures aux arthropodes. En outre, il a également publié un Léviathan (que je 'ai pas lu), preuve s'il en fallait de son intérêt pour les formes animales monstrueuses et les métaphores qu'elles suggèrent. Et qu'il ne cesse de suggérer par les rapprochements audacieux qu'il établit entre les œuvres d'art très variées et les nombreuses étapes de l'évolution de la Terre.

Et en plus, ce n'est pas fini! En effet, un petit teasing final nous met l'eau à la bouche:

Le prochain tome Beta …civilisations "se penchera sur l'évolution de l'homme et de ses civilisations sur une période de 5 millions d'années, jusqu'à aujourd'hui.

Et le troisième tome alors?

La dernière partie de la trilogie, Gamma …visions, s'intéressera aux visualisations du futur

Vu l'ampleur de la tâche, il faudra attendre un certain temps avant la publication de ces deux prolongements... Mais tout ça a l'air extrêmement alléchant. Et, décidément, cette oeuvre est bien inclassable...