Le Q du titre, c'est le personnage qui signe de cette seule initiale ses écrits et dont nous ne saurons jamais le vrai nom (et d'ailleurs, peu importe); il est le dévoué agent secret du cardinal Giampietro Carafa, auquel il transmet tous les renseignements qui lui semblent utiles pour appréhender les événements qui se produisent dans l'Europe du XVIe siècle. Au début du roman, nous sommes en Allemagne en 1518: Luther vient de publier ses thèses qui seront l'origine du protestantisme, le pays entier est le lieu de disputes théologiques et de révoltes politiques. Q est là où ça se passe, et en fidèle serviteur, il décrit ce qu'il voit à son maître resté en Italie (d'où le titre français du livre)... Mais, outre le renseignement, il cherche aussi à aider Carafa en essayant d'influer le mieux qu'il peut sur le cours des événements: en bon machiavélien, il sait combien il est important de maîtriser la qualità de' tempi, la qualité des temps.

Ce Q, c'est l'ennemi absolu, le retors et invisible agent qui ne cessera de mettre des bâtons dans les roues au personnage principal, celui qui dit je tout au long des 640 pages du récit. Lui n'a plus n'a pas de nom stable, il sera contraint d'en changer au gré des péripéties tragiques qui marqueront sa vie tourmentée par les soubresauts politiques et religieux auxquels il ne pourra s'empêcher de prendre part. C'est un homme décidé, engagé, révolté, dès ses études de théologie, et il prendra donc par aux révoltes des paysans et des anabaptistes en Europe du Nord dès sa prime jeunesse. Nous assistons ainsi à quarante ans de mouvements politiques et religieux, narrés la plupart du temps par le protagoniste, dont le récit est cependant entrecoupé par les lettres que Q envoie à Son Eminence Carafa —contrepoint glaçant et machiavélique des enthousiasmes parfois ingénus qui agitent le héros. Nous traversons ce seizième siècle de bruit et de fureur où, au-delà des protestantismes luthérien et calviniste qui ne sont pas le principal centre d'intérêt des auteurs, ont lieu des tentatives audacieuses de renouvellement radical du discours politique et religieux. Tentatives au cours desquelles s'affrontent papistes et anti-papistes, et, souvent sans qu'ils s'en rendent compte, nos deux personnages sans nom, Q et "je". Comment évolueront leurs combats dans cette période fort instable où bien malin est celui qui peut prédire le sens de l'histoire?

Je n'avais pas éprouvé un tel plaisir de lecture depuis, au moins, L'homme dé. Ce n'est pas que les romans que j'ai lu depuis— et je n'ai pas pris en compte les bandes dessinées— m'aient ennuyé: mais c'est que j'ai retrouvé ici le même réjouissant mélange d'érudition et de divertissement. L'homme-dé imaginait la connexion farfelue entre la pensée psychanalytique et un comportement asocial et volontairement déviant. Q ajoute à sa savante reconstitution de luttes politiques audacieuses qui font partie, hélas, des grandes oubliées de l'histoire, une construction en forme de thriller captivant: non seulement on prend plaisir à s'instruire de questions politiques et historiques dont on ignorait tout avant d'ouvrir le livre, mais en plus on se passionne au fur et à mesure que l'on tourne les pages pour cette narration brillante qui raconte la confrontation de deux forces, de deux pensées, et, au finale, de deux personnes, dont on est impatient de découvrir les formes qu'elle prendra.

Bien sûr, au-delà de la révolte des paysans, de la querelle des anabaptistes ou de la diffusion clandestine du livre Il Beneficio di Cristo ( ce sont les trois principales luttes racontées dans le livre), on peut être fortement tenté —et je cède ainsi à la tentation— de lire cette description de luttes politiques comme une métaphore de celles de notre présent: de même que les anabaptistes s'opposaient à la toute-puissance de Rome comme à la fausse rébellion luthérienne, qui n'est que l'instauration symétrique d'un autre ordre pour remplacer celui auquel il s'oppose, de même aujourd'hui certains altermondialistes s'opposent à l'ordre néolibéral (lequel est d'ailleurs vacillant en raison de la crise: oscillation passagère ou prélude à l'effondrement?) comme à la gauche molle qui tente d'en circonvenir les abus sans remettre en cause profondément son système même. Il serait toutefois réducteur de réduire ce brillant livre qu'est Q à un simple roman à clefs, et c'est pourquoi, toute pertinente que puisse être cette lecture, elle est loin d'être exhaustive.

Mais surtout, ô joie, ô bonheur, ô extase des cinq sens: le livre est publié sous licence Copyleft! Ce qui veut dire,ô cher lecteur qui as pris la peine de lire jusqu'au bout ce long billet, que tu peux télécharger gratuitement le roman sur le ouaibe pour le lire sans sortir ton portefeuille! C'est . Bon, le problème, c'est que, bien qu'il ait été traduit en français, Q n'est pas téléchargeable dans cette langue (alors qu'il l'est dans d'autres traductions: c'est un SCANDALE!). Donc, pour contribuer financièrement aux droits des auteurs (et de la traductrice), tu n'as d'autre choix si tu souhaites ardemment lire Q —mais que tu maîtrises seulement le français— que d'aller acheter le bouquin sur amazon. Ou tu peux gueuler auprès des auteurs en allant sur leur site et en exprimant tout ton mécontentement pour le fait qu'il soit impossible de télécharger sans bourse délier L'oeil de Carafa alors que d'autres langues ont droit à une version copyleft des traductions (mais je doute que ça change grand chose). Ou enfin, tu peux te mettre à apprendre l'italien pour résoudre ce petit problème... En tout cas, je conseille vivement cette lecture. Tu ne sais pas ce que tu perds en l'évitant!

Pour en savoir plus sur ces Luther Blissett et Wu Ming, cet article de Rue89 offre une parfaite introduction.