Le couperet (le livre)
Par Hurluberlu le mardi 5 mai 2009, 16:51 - livres (re)lus - Lien permanent
Non, je n'ai
pas vu le film que Costa Gavras a tiré du roman de Westlake. Non, je n'avais
rien lu de Donald Westlake avant ce couperet. Mais oui, je connaissais
le principe du livre, car je n'avais pas échappé lors de la sortie du film aux
résumés de l'intrigue donnés par les critiques ciné. Et c'est justement parce
que je connaissais ce principe que j'ai voulu lire le roman; car avant même de
l'ouvrir , je l'inscrivai d'emblée la liste de ce que j'appelle "mes lectures
anarchoïdes", catégorie un peu fourre-tout où je range en vrac L'œil de Carafa, Les livres de Ballard (celui-ci par exemple),
Glamorama et American
Psycho de Bret Easton Ellis,L'homme-dé, et peut-être même aussi
ce très mauvais roman. Et bien sûr
pleins d'autres que j'oublie. Ces romans, je les appelle "anarchoÏdes" parce
qu'ils racontent la subversion d'un ordre social au profit d'une revendication
politique plutôt radicale. Cela ne fait pas pour autant desdites lectures des
manifestes anarchistes stricto sensu —et c'est pourquoi j'emploie le
néologisme "anarchoïde". Mais elles ont ce point commun de raconter des formes
diverses de renversement d'une société par des moyens extrêmes.
Bref, c'est donc aussi pour allonger la liste de mes récits anarchoïdes que j'ai choisi Le couperet. L'idée géniale du roman est de prendre au mot et de pousser à l'extrême les diktats du capitalisme libéral: Westlake raconte en effet comment un cadre moyen, pour sortir d'un chômage qui commence à s'éterniser dangereusement, décide d'éliminer physiquement les principaux concurrents d'un poste qu'il lorgne et qu'il veut coûte que coûte occuper. Méthodiquement, patiemment, froidement, il entend assassiner tous ceux qui ont le malheur d'avoir un curriculum vitæ trop proche du sien. Il s'agit pour le narrateur d'appliquer à la lettre l'amoralité même de l'économie capitaliste: there is no alternative, la fin justifie les moyens, il faut battre la concurrence, et autres fariboles qui constituent le socle idéologique du néo-libéralisme. Il s'emploie donc à tuer tous ses rivaux afin de gagner le job qu'il désire ardemment; il s'agit d'un choix rationnel extrêmement réfléchi, logique et justifié par la doctrine libérale même. Le fait que l'histoire soit racontée à la première personne fait que le lecteur s'identifie pleinement au meurtrier au point de partager ses craintes lorsqu'il risque d'échouer, de souhaiter même qu'il ne soit pas découvert pour qu'il puisse mener son projet glaçant à terme. C'est un précepte hitchcockien parfaitement appliqué au roman: contraindre le récepteur d'une œuvre à s'identifier à un moment ou à un autre —et ici pendant toute la lecture— au coupable...
La réussite du livre ne tient pas seulement au fait que le roman parte d'un principe brillant —prendre au mot les concepts amoraux du libéralisme— et réussisse à s'y tenir jusqu'au bout. Il se trouve aussi que Westlake est un auteur de polars et que ça se sent: son style est extrêmement efficace et sec, tendu uniquement à une description précise des actions du narrateur. C'est à la fois la force et la faiblesse du livre, à mon sens: on est captivé par le récit grâce à cette efficacité propre aux meilleurs livres de genre, mais c'est justement cette efficacité et la corollaire absence d'ambition stylistique qui fait que je suis un chouïa déçu: j'ai beaucoup aimé l'intrigue, mais je n'ai jamais eu à m'attarder pour contempler un style peut-être trop neutre. C'est l'histoire plus que la façon dont elle est racontée qui est originale, et c'est ce qui m'empêche de considérer le livre comme un chef-d'œuvre absolu. Il m'en reste néanmoins un excellent souvenir de lecture, et je trouve décidement l'idée directrice passionnante...
