La route
Par Hurluberlu le dimanche 17 mai 2009, 15:59 - livres (re)lus - Lien permanent
Je viens de
terminer La route, de Cormac McCarthy. Étrangement, j'ai dû m'y
reprendre plusieurs fois avant vraiment d'entrer dans ce texte: le style
lancinant, répétitif et glaçant m'a au début rebuté, et par trois fois j'ai
donc reporté la lecture de l'ouvrage. J'entrai avec difficulté dans un monde
littéraire aride et froid, et ce n'est que lentement que j'ai pu m'acclimater à
cet univers sordide, à ce style épuré pour dire l'extrême noirceur d'une terre
finissante. Nous sommes après une énigmatique apocalypse, et tout n'est plus
que cendre, horreur et dévastation: les rares rescapés du désastre errent sur
la surface de la terre à la recherche d'aliments pour survivre, en essayant
d'éviter de rencontrer leurs semblables, vus non pas comme des frères mais
comme des ennemis potentiels qui pourraient les tuer, et même les manger. Et
dans ce paysage d'éternelle désolation, un père et son jeune enfant avancent
ainsi toujours vers le Sud, pour échapper aux rigueurs de l'hiver et entretenir
une faible lueur d'espoir, celle d'un ailleurs meilleur quand tout autour d'eux
n'est qu'étendue de désespoir et d'horreur. Contraints au mouvement pour éviter
de se laisser vaincre par le froid ou par d'éventuelles mauvaises rencontres,
ils parcourent une route de laideur monotone en cherchant avidement les
quelques éléments qui pourront les aider à survivre.
Le talent du livre est de tenir tout entier dans le style —bravo au traducteur—, puisque l'histoire tiendrait en six mots: un homme et son fils avancent. De temps en temps, quelques événements horribles glacent le sang du lecteur —McCarthy ne s'attarde jamais sur les détails, mais sait rendre en quelques mots effrayants la terreur sourde de ces rencontres malheureuses. La plupart du temps cependant, il ne se passe pas grand chose: terre brûlée, vent, pluie, noirceur générale. Et un père qui tente de transmettre à son fils quelques valeurs du monde d'avant la catastrophe, qui cherche à entretenir en lui l'espoir, "le feu" au sein d'un monde détruit , où l'homme est souvent réduit à une brute animalité. Survivre et ne pas céder, rester du côté des "gentils" et se refuser à l'animalité des méchants. Parler, se protéger mutuellement, et chercher le Sud en espérant que là-bas le monde sera plus accueillant. Faire attention aux rêves du monde d'avant, trop dangereusement illusoires, mais continuer à apprendre au fils les mots de choses aujourd'hui disparues (les oiseaux, le bleu du ciel ou de la mer). Rester ensemble, envers et contre tout ce qui constitue ce monde de mort. Et être constamment sur ses gardes. Un homme et son fils: seule lueur d'espoir quand l'humanité a sombré une nuit d'horreur. Et le talent littéraire pour nous y faire croire: car on est captivé par leur destinée comme on est glacé par les descriptions répétitives du monotone et aride univers qui les entoure.
On ne saura jamais ce qui a pu transformer en monstres de laideur, de froideur et de haine le monde et les humains. McCarthy déroule une vision noire, très noire de l'avenir; toutefois, en s'intéressant à ce couple père-fils, il semble croire encore et malgré tout à la meilleure part des hommes: quand tout a été détruit, l'amour paternel peut encore subsister; quand l'homme est réduit au rang de bête, il reste encore la possibilité de choisir l'amour plutôt que l'assouvissement de pulsions animales; quand la haine domine le monde, on peut encore transmettre l'amour. Le livre se conclut même sur un léger espoir, quoiqu'on soit quand même loin du happy end hollywoodien. Même ravagé par un noir pessimisme, l'auteur veut quand même croire que l'homme peut éviter de sombrer dans l'animalité à laquelle l'atrocité de l'apocalypse le pousse.
C'est le premier McCarthy que je lis. J'en lirai peut-être d'autres, mais je crois que je vais attendre un peu avant de les attaquer —le temps de me remettre de cette lecture peu joyeuse (et d'essayer aussi de réduire la longue pile des livres que je compte lire). Car je pense qu'il me faudrait maîtriser mieux son œuvre pour tenter de comprendre ce texte faussement simple: de fait, tout épuré qu'il est, je n'arrive pas à trouver une prise pour y accrocher un début d'analyse et d'interprétation; et j'ose espérer que connaître mieux l'auteur me permettra de mieux comprendre le texte. Je suis en tout cas heureux d'avoir rencontré un écrivain qui a un tel sens de l'épure et du style, et qui sait rendre ainsi en très peu de mots tout un monde de désespoir —avec au milieu une faible flamme d'amour.
