Arbre de fumée
Par Hurluberlu le dimanche 14 juin 2009, 18:59 - livres (re)lus - Lien permanent
Arbre de fumée: encore un livre
traduit par Brice Matthieussent, qui en plus d'être un traducteur excellent est
également prolifique (il a entre autres traduit Ripley Bogle, Eureka Street et surtout Jim Harrison;
plus d'informations sur son approche du métier de traducteur dans ce très bel
entretien). Je ne connaissais pas l'auteur Denis Johnson, et pourtant
lorsque le livre est sorti en 2008, dans cette période plutôt nauséeuse que
l'on nomme "rentrée littéraire", je l'ai acheté. Je crois que ce qui m' y a
poussé, c'est le sujet du livre tel qu'annoncé sur la quatrième de couverture:
une fresque ambitieuse sur la guerre du Vietnam, équivalent romanesque des
cinématographiques Voyage au bout de l'enfer (Cimino)
ou Apocalypse
Now (Coppola)... J'avais gardé en outre un excellent souvenir
d'À la vitesse de la
lumière de Javier Cercas, sorti un an auparavant et sur le même
sujet. Mais nonobstant mon vague intérêt pour cette évocation de la guerre du
Vietnam, Arbre
de fumée a longtemps reposé chez moi sur cette irréductible pile de
livre que j'ai en projet d'abaisser quoique sporadiquement je l'entretienne
presque malgré
moi: : celle des livres achetés, pas encore lus, mais que je projette de
lire... Et la pile est plutôt grosse... Pour que je me décide à choisir ce
livre plutôt qu'un autre de cette volumineuse pile, il fallait en fait un
hasard, une idée saugrenue: ce fut finalement celle d'avancer dans un parcours
de lecture crée par la poésie des titres de livre: quoi de mieux, après m'être
informé de L'ombre du vent, que
de poursuivre par un livre évoquant un tout aussi littérairement
mystérieux Arbre de fumée ?... (je pense d'ailleurs
prolonger ce parcours de noms aux déterminations mystérieuses
par La cloche
de détresse de Sylvia Plath).
C'est un long roman où il ne se passe finalement pas énormément de choses, ce qui laisse d'autant plus de place à l'auteur pour donner chair à ses personnages, tous pris dans le chaos d'une guerre qu'ils essaient de comprendre mais dont ils ne peuvent contenir l'affreuse entropie. Quelques personnages, donc qui ne se croiseront pas tous, mais qui naviguent pourtant autour du département des Psy Ops (psychological operations) de la CIA. Le chef de cette section est le colonel Sands, héros américain de la Seconde Guerre Mondiale auréolé par la légende de ses épopées guerrières; imposant personnage au bagout solide et à l'alcoolisme prononcé. Autour de lui s'ourdissent de sombres opérations guidées par quelques idées-clefs qu'il a vaguement émises... Idées qui ne plaisent d'ailleurs pas énormément à sa hiérarchie. Mais un cercle restreint de fidèles —parmi lesquels son neveu Skip— lui fait aveuglément confiance. Face à ce groupe aux obscurs desseins, James Houston, engagé volontaire dans l'armée comme son frère Bill chez les marines qui finira justement dans un bataillon des Psy Ops comme simple soldat; Kathy Jones, dont la vie au service des autres croise celle de Skip Sands au moment même où elle perd son pasteur de mari.
L'histoire n'est pas vraiment l'essentiel de ce roman: ce qui compte, c'est de suivre l'enfoncement progressif de ces militaires dans ce qui ressemble de plus en plus à une psychose collective, à une effroyable explosion de violence, de danger et de mort, à un délire permanent loin du calme pacifié des terres américaines. Denis Johnson décrit à merveille ces différents état de folie, de trouble de la personnalité dans lesquels tous les personnages finissent par plonger à des degrés divers: impossibilité de mélanger réel et fantasmes, volonté de doubler l'adversaire en l'imitant, panique face aux mutilations les plus folles, horreur générale. De fait, la quatrième de couverture n'avait pas menti: Johnson réussit à marier admirablement l'effarement métaphysique face à l'horreur d'Apocalypse Now et l'ampleur romanesque du Voyage au bout de l'enfer de Cimino. Ce qui fascine aussi, c'est la maîtrise stylistique de l'auteur (et donc, pour moi qui ai lu Arbre de fumée en français, du traducteur), capable d'emporter son lecteur où bon lui semble, quand bien même ce qui se joue ne tient pas tant dans l'histoire que dans la façon dont les personnages se comportent face à elle: en décalage — Skip Sands explose de rire face à un viet-cong qu'éviscèrent sans pitié des soldats revanchards—, en calculateurs —ainsi réfléchit Hao, Vietnamien au service des Américain et en particulier du Colonel—, en têtes brûlées —James Houston intègre une périlleuse patrouille de reconnaissance à longue portée. Moins que l'histoire, ce sont les personnages qui fascinent: comment la guerre transforme-t-elle le destin, le comportement et l'avenir de ceux qui y sont volens nolens plongés jusqu'au cou, comment la folie finit par emporter tout un univers de raison que l'on croyait solide et qui ne cesse de s'effriter à chaque combat meurtrier...
Même si j'ai été emporté dans cet envoûtant maëlstrom littéraire, et quoique je reconnaisse pleinement le talent de l'auteur et la puissance de son roman, je dois cependant avouer que je suis resté peut-être un peu en dehors de certains aspects: les personnages sont certes magnifiques de complexité, mais l'histoire ne m'a pas convaincu: je n'ai pas retrouvé dans le récit le génie des personnages, la subtilité de leurs hésitations. J'ai plutôt lu l'histoire comme un canevas relativement lâche sur lequel l'auteur a pu broder ses nombreux personnages, et justement: tout convaincu que je fusse par ces derniers, elle m'a peut-être échappé, je n'ai peut-être pas su en saisir toutes les nuances...
