L'attrapeur d'images
Par Hurluberlu le mercredi 17 juin 2009, 15:35 - livres (re)lus - Lien permanent
L'attrapeur
d'images est encore un OBDNI [Objet BD Non Identifié, qui ne
correspond pas exactement aux canons du médium quoiqu'il s'y rattache] qui est
récemment venu agrandir ma bibliothèque... Chaque chapitre de cet étrange
objet-livre comprend plusieurs pages, chacune correspondant à une illustration
noir et blanc accompagnée d'une courte légende proto-versifiée... Entre les
chapitres s'intercalent des extraits de gravures tirées des illustrations
originales des œuvres de Jules Verne, quelque fois légèrement modifiées par un
élément apparu au cours du récit illustré. L'histoire est celle de Nemo Lowkat,
, "capteur d'images fixes ou mobiles./ Voyageur ou collectionneur de
fragments écrits ou visuels./ Alchimiste du collage", de ses diverses
rencontres presque oniriques au cours d'errances poétiques à travers le monde
qu'il ne cesse de parcourir avec sa caméra. Nemo Lowkat est donc marqué par une
image d'enfance: une illustration des Tribulations d'un chinois en
chine. Et à la manière des héros de Jules Verne, sa vie est parsemée
d'aventures extraordinaires à travers le globe et les images qu'il enregistre
—la couverture du livre reprend d'ailleurs la maquette des éditions originales
de Jules Verne. Nemo Lowkat est donc un héros vernien, comme l'attestent les
gravures qui parcourent sa biographie... mais pas seulement.
Car L'attrapeur d'images cache un autre récit que celui des
aventures de Lowkat...
Avant de poursuivre, je préfère citer cet aperçu intéressant de l'OBDNI pour que l'on comprenne à quelle forme de livre le lecteur est confronté:
Il est évident en effetque Nemo Lokwat, ce "voyageur qui pourrait bien en cacher un autre" est en plus d'être un personnage vernien un avatar graphique de Chris Marker, cinéaste que personnellement je vénère et qui a la particularité d'être d'autant plus mystérieux que ses films —expérimentaux— sont célébrés. S'il y a une personne vivante qui échappe à toute biographie, c'est bien lui! Et c'est pourquoi Alexandre Kha a choisi de biaiser, racontant des fragments de la vie du cinéaste à travers les tribulations de cet étrange homme-chat qu'est Nemo Lokwat. L'attrapeur d'images est donc un jeu de piste, un roman graphique à clefs, et derrière les personnages évoqués se cachent de réelles rencontres de Marker: ainsi, Harry Langwatt est en fait Langlois, et Medvedkine est L'Homme-ours. Il est aussi amusant de retrouver des allusions à certain films de Chris Marker: à commencer par la phrase citée en quatrième de couverture: "c'est l'histoire d'un homme marqué par une image d'enfance"; il s'agit de l'incipit de cette merveille absolue qu'est La Jetée. L'oeuvre est d'ailleurs citée au cours du livre, comme d'autres moments forts de la filmographie markerienne, et pour un fan absolu, c'est un régal de retrouver ces courts extraits de l'œuvre du cinéaste. Mais c'est aussi un inconvénient du livre: les informations sur Marker étant cryptées par le filtre romanesque et graphique d'Alexandre Kha, certaines allusions m'ont échappé (par exemple: qui est Ferragus?). En même temps, cette façon très markerienne de brouiller les pistes, de travestir en conte graphique et philosophique une ébauche de biographie est sans doute l'un des plus beaux hommages que l'on pouvait rendre à Chris Marker: on est complètement dans l'esprit poétique de son œuvre si envoûtante. D'une certaine façon, Kha transpose en bande dessinée les principes mêmes de l'œuvre protéiforme de Chris Marker...Le livre se conclut par une bio-filmographie de Marker Lowkat, cet homme chat qui ressemble beaucoup à Guillaume-en-Egypte, à qui l'œuvre est d'ailleurs dédiée [Guillaume-en-égypte étant un chat-avatar de Marker]...
Et quoi de mieux pour clore ce compte rendu qu'un court-métrage de Marker en personne: La Jetée...
