Engin explosif improvisé
Par Hurluberlu le mardi 23 juin 2009, 14:19 - livres (re)lus - Lien permanent
Je n'étais pas né dans les années
70. J'ai donc heureusement échappé à Pompidou et à Giscard (en partie), mais
j'étais resté jusqu'à aujourd'hui absolument ignorant des productions du groupe
Bazooka, qui durant quelques unes de ces années-là avait allègrement bousillé
la maquette de Libé et y avait proposé une série d'expériences
graphiques radicales avant même que la vague punk n'ait pleinement
baigné les côtes françaises. Aujourd'hui deux des membres fondateurs de ce
groupe déjanté —Kiki et Loulou Picasso (aucun rapport avec...)— refont surface
dans les eaux accueillantes de la fort sympathique maison d'édition
L'Association (bénis soient ses fondateurs pour les siècles des siècles, même
si la plupart ont hélas quitté le navire).
Cet Engin explosif improvisé se présente comme la commande par un
obscur Office Central des Inégalités d'une étude de l'influence du mystérieux
groupe nommé la Fraternité
des précaires. Le livre comporte en fait plusieurs images d'actualité
retravaillées graphiquement et coupées de leur contexte, agrémentées en
revanche de courts textes poétiques et de slogans évoquant les actions et
pensées du mystérieux groupe susnommé. Le livre porte bien son titre car c'est
en effet une explosion graphique et poétique qui surprend le lecteur, voire le
déstabilise, et une subversion radicale des images du flux de l'actualité — on
retrouve par exemple Chantal Sébire ou Josef Fritzl— arrêtées ici par l'art des
deux auteurs qui nous invitent ainsi à les interroger à l'aune de la critique
radicale de présent en crise et d'une enfance considérée comme porteuse d'un
avenir anarchiste où régneraient enfin les idéaux rageurs de la Fraternité des
précaires... De fait, les enfants représentés dans leurs activités puériles
deviennent sous la plume et le pinceau de Kiki & Loulou Picasso de
possibles Volontaires —c'est ainsi que se nomment les membres de la Fraternité
des précaires— pour une réaction aux horreurs de notre temps. L'amorce d'un
futur radicalement recomposé. Revoir le présent à l'aune de notre envie de
l'éradiquer, espérer un futur fraternel, croire en la poésie du désordre. Et
surtout, face à cet ouvrage déstabilisant —sa forme originale en effet ne
ressemble à rien de connu, tout en nous incitant à l'évasion— se laisser porter
par l'énigme de ces associations, de ces rimes, de ces traits.
D'une certaine façon, on peut lire ce livre inclassable comme le pendant
graphico-poétique de L'Insurrection qui vient (disponible ici en pdf): la
même rage les habite, quoique la Fraternité des précaires ne revendique aucune
ligne politique claire tout en défendant l'idée d'une opposition totale à
l'ordre établi. Il s'agit surtout d'une expérience graphique étonnante, qui
garde un doux mystère même après de nombreuses relectures. L'œuvre interrogeant
le présent à coup de litanies poétiques et enfantines reste énigmatique et
intriguante, sorte de cocktail molotov d'images et de mots dont aime contempler
les flammes de subversion.
Par ailleurs, en annexe de ce travail contemporain, l'éditeur et les
auteurs ont eu la bonne idée de reproduire la série Les Animaux
Malades, que le groupe Bazooka publia dans Libé du 31 octobre
1977 au 30 janvier 1978. Une relecture des actualités tout aussi détonnante,
poétique et énigmatique...
Pour en savoir plus: entretien avec Kiki
Picasso sur le site article XI; le site de Kiki et Loulou
Picasso.

Commentaires
Bravo pour l'article, le meilleur que j'ai lu à présent sur cette publication - et je les ai tous lu !
J'en ai tartiné pas mal de mon côté aussi sur le blog Shige Pékin (http://shigepekin.over-blog.com/) : taper Bazooka dans recherche pour aller plus vite...
Je vais faire un tour sur le reste de ce site.
Très cordialement.
Shige