Je n'étais pas né dans les années 70. J'ai donc heureusement échappé à Pompidou et à Giscard (en partie), mais j'étais resté jusqu'à aujourd'hui absolument ignorant des productions du groupe Bazooka, qui durant quelques unes de ces années-là avait allègrement bousillé la maquette de Libé et y avait proposé une série d'expériences graphiques radicales avant même que la vague punk n'ait pleinement baigné les côtes françaises. Aujourd'hui deux des membres fondateurs de ce groupe déjanté —Kiki et Loulou Picasso (aucun rapport avec...)— refont surface dans les eaux accueillantes de la fort sympathique maison d'édition L'Association (bénis soient ses fondateurs pour les siècles des siècles, même si la plupart ont hélas quitté le navire). 

Cet Engin explosif improvisé se présente comme la commande par un obscur Office Central des Inégalités d'une étude de l'influence du mystérieux groupe nommé la Fraternité des précaires. Le livre comporte en fait plusieurs images d'actualité retravaillées graphiquement et coupées de leur contexte, agrémentées en revanche de courts textes poétiques et de slogans évoquant les actions et pensées du mystérieux groupe susnommé. Le livre porte bien son titre car c'est en effet une explosion graphique et poétique qui surprend le lecteur, voire le déstabilise, et une subversion radicale des images du flux de l'actualité — on retrouve par exemple Chantal Sébire ou Josef Fritzl— arrêtées ici par l'art des deux auteurs qui nous invitent ainsi à les interroger à l'aune de la critique radicale de présent en crise et d'une enfance considérée comme porteuse d'un avenir anarchiste où régneraient enfin les idéaux rageurs de la Fraternité des précaires... De fait, les enfants représentés dans leurs activités puériles deviennent sous la plume et le pinceau de Kiki & Loulou Picasso de possibles Volontaires —c'est ainsi que se nomment les membres de la Fraternité des précaires— pour une réaction aux horreurs de notre temps. L'amorce d'un futur radicalement recomposé. Revoir le présent à l'aune de notre envie de l'éradiquer, espérer un futur fraternel, croire en la poésie du désordre. Et surtout, face à cet ouvrage déstabilisant —sa forme originale en effet ne ressemble à rien de connu, tout en nous incitant à l'évasion— se laisser porter par l'énigme de ces associations, de ces rimes, de ces traits. 
D'une certaine façon, on peut lire ce livre inclassable comme le pendant graphico-poétique de L'Insurrection qui vient (disponible ici en pdf): la même rage les habite, quoique la Fraternité des précaires ne revendique aucune ligne politique claire tout en défendant l'idée d'une opposition totale à l'ordre établi. Il s'agit surtout d'une expérience graphique étonnante, qui garde un doux mystère même après de nombreuses relectures. L'œuvre interrogeant le présent à coup de litanies poétiques et enfantines reste énigmatique et intriguante, sorte de cocktail molotov d'images et de mots dont aime contempler les flammes de subversion. 
Par ailleurs, en annexe de ce travail contemporain, l'éditeur et les auteurs ont eu la bonne idée de reproduire la série Les Animaux Malades, que le groupe Bazooka publia dans Libé du 31 octobre 1977 au 30 janvier 1978. Une relecture des actualités tout aussi détonnante, poétique et énigmatique...
Pour en savoir plus: entretien avec Kiki Picasso sur le site article XI; le site de Kiki et Loulou Picasso.