Honte
à moi, parmi mes innombrables lacunes littéraires il y avait celle de n’avoir
lu aucun Cortàzar; mais heureusement, avec ma récente découverte
du Livre de Manuel, j’ai pu combler cette béance de ma culture
personnelle —qui nonobstant cette dernière lecture réparatrice n’en est pas
moins constellée de vides effrayants. Manuel est le jeune enfant de deux
sud-américains exilés à Paris pour raisons politiques, et grandit ainsi au
milieu d’un petit groupe d’étrangers joyeusement gauchistes, foutraquement
révolutionnaires et clandestinement engagés depuis leurs appartements parisiens
dans la lutte contre les dictatures qui essaimaient en Amérique latine à
l’époque du bouquin —le livre fut publié en 1973 (avant la chute d’Allende), et
son action s’y déroule. Mais revenons à Manuel: dans le joyeux bazar de ce
groupuscule exilé, les adultes ont choisi de lui créer un livre pour qu'une
fois adulte il puisse connaître à quoi ressemblait le monde qui l'entourait à
ses débuts dans la vie, quels étaient les centres d'intérêts de ses parents, et
ce contre quoi il luttaient. Aussi régulièrement dans le livre nous sont
présentées plusieurs coupures de journaux présentant un intérêt pour les
personnages: tous reportent des faits relatifs aux politiques d'Amérique du
Sud.
En outre, nos guérilleros parisiens ne se contentent pas
d'observer depuis leurs deux-pièces exigus la politique sud-américaine qui les
révolte tant: ils s'emploient aussi à mener des actions subversives contre les
gouvernements tortionnaires dans l'espoir que le marxisme enfin triomphe dans
les terres natales qu'ils ont quitté. Cela va d' un esclandre poétique dans les
bars-tabacs à base mégots de cigarette à la planification de l'enlèvement d'un
diplomate argentin pour réclamer la libération de prisonniers politiques en
passant par le trafic de pingouins et de tatous royaux pour transférer en douce
de la fausse monnaie. Et là dessus s'entremêlent les histoires sentimentales
très compliquées d'un de leurs amis, Andrès, qui quoiqu'il approuve les idées
gauchistes véhiculées par le groupuscule, refuse de participer à leurs actions
poético-politiques —ce qui sera la source d'une crise dans son simili-couple (à
trois).
À vrai dire peu importe ce qui se passe vraiment dans ce roman farfelu:
car Cortàzar nous mène en bateau, se plaisant à jouer avec le lecteur dans un
délire verbal halluciné; plutôt que de lire un récit construit, on plonge dans
un long trip littéraire fait de longues digressions tout aussi
loufoques qu'inutiles—par exemple sur les relations complexes entre
masturbation et révolution—, de discussions aussi longues qu'arrosées et de
luttes aussi révolutionnaires que comiques. En arrière-plan, se dessine bien
sûr l'horreur politique du continent sud-américain dans les années 70, mais
Cortàzar s'intéresse surtout aux délires verbaux de ses personnages qui
représentent tous la douce folie ludique et extravagante de la littérature face
aux oppressions de l'Histoire. Tout repose sur un style enchanté et délirant,
et c'est pourquoi il est assez difficile d'entrer dans ce roman, tant la fureur
joyeuse désoriente au début le lecteur... Mais vite on se laisse porter par la
verve enchantée de l'auteur, réjoui de plonger dans cette agréable et allègre
divagation.