Car cet ouvrage détonne dans l'œuvre ballardienne, qui —je la résume ici très sommairement— est plutôt axée vers l'anticipation ou vers la dissection clinique de notre présent, et c'est justement ce qui la rend d'autant plus intéressante... Avec Empire du Soleil, le lecteur plonge aux racines de l'univers ballardien, dans cette expérience-clef que fut la guerre vue par les yeux d'un enfant séparé de ses parents et plongé dans le difficile struggle for life du camp de prisonniers de Longhua. On voit ainsi comment les obsessions de Ballard ont pu naître de cette confrontation dure et précoce avec la guerre la plus meurtrière de tous les temps: l'auteur a assisté très tôt à la subite destruction du monde calfeutré dans lequel il vivait insouciant, et s'est vite trouvé confronté à la maladie, à la mort et surtout à l'annihilation des moindres liens sociaux en raison de la lutte que chaque prisonnier européen menait contre ses semblables pour sa survie quotidienne. Et on ne peut s'empêcher de voir dans la fascination du jeune Jim pour les avions américains et japonais les prémices de l'alliance entre orgasme et fracas de voiture qui sera présente dans Crash —certes, je n'ai pas lu le livre, mais je base cette hypothèse sur le souvenir que j'ai encore du film de Cronenberg. De même que sa description mi enfantine mi glaçante du fonctionnement social du camp de prisonniers peut être vue comme un condensé saisissant des anticipations politiques de Ballard. Enfin, l'horreur quotidienne, la soudaine disparition de la paix dans le fracas des bombes, des cris et des morts évoquent les visions apocalyptiques de l'horreur. 
Ce roman un peu à part dans le corpus ballardien constitue, par son statut de témoignage —témoignage hybride en raison de son caractère romanesque, mais témoignage quand même— une approche différente et originale des obsessions de l'auteur:  cette fois-ci, ce n'est pas la science-fiction ou l'imagination qui permet d'approcher certains aspects de notre présent, mais c'est un retour sur une expérience autobiographique particulière, où dans laquelle l'auteur a vécu une douloureuse page de l'Histoire et de la Guerre, qui offre une autre vision des thèmes ballardiens. Ou comment un moment de la vie de l'auteur est aussi l'origine fondamentale d'une vocation littéraire et d'un univers singulier. En cela cette forme d'autofiction se rattache au pleinement à ces textes qui font de l'enfance la source d'une vision artistique du monde (Les mots de Sartre, Les 400 coups de Truffaut ou encore L'enfant de Vallès). J'ajoute en plus qu'un autre intérêt d'Empire du Soleil est de montrer un aspect de la Seconde Guerre Mondiale que j'ignorais, victime que j'étais de ma vision européo-centrée de cette période: j'ai ainsi pu avoir un petit aperçu des conséquences de la guerre américano-japonaise sur certains civils.
À propos de Ballard, je signale l'existence sur le site d'arte de ce jeu webdocumentaire que je n'ai pas encore testé, mais qui m'intrigue et a d'ailleurs l'air fort intéressant... Si vous testez avant moi ce truc, ou si vous l'avez déjà testé, vos commentaires sont les bienvenus sur ce blog déserté (rêvons un peu).