Empire du Soleil
Par Hurluberlu le mercredi 22 juillet 2009, 14:56 - livres (re)lus - Lien permanent
Nouvelle plongée dans Ballard après que
j'ai lu Millennium People et Que notre règne
arrive : je viens de terminer son roman autobiographique
Empire du Soleil. Autobiographique car l'histoire de Jim, le
personnage principal —celle d'un enfant livré à lui-même après que les Japonais
se sont emparés de Shanghai et l'ont parqué en compagnie d'autres Européens de
la ville dans un mouroir insalubre faisant office de camp de prisonniers
civils— recoupe de beaucoup l'enfance et de la préadolescence de Ballard qui
connut la même horreur. Roman, car comme le Jacques Vingtras de Jules Vallès,
Jim, quoiqu'il soit le reflet de l'auteur, est aussi un personnage imaginaire
décrit et raconté à la troisième personne du singulier: comme si en
revenant sur cette expérience décisive de sa vie, l'auteur avait besoin d'une
certaine distance littéraire et fictionnelle pour affronter l'origine de ses
propres démons. Car cet ouvrage détonne dans l'œuvre ballardienne, qui —je la résume ici très
sommairement— est plutôt axée vers l'anticipation ou vers la dissection
clinique de notre présent, et c'est justement ce qui la rend d'autant plus
intéressante... Avec Empire du Soleil, le lecteur plonge aux racines
de l'univers ballardien, dans cette expérience-clef que fut la guerre vue par
les yeux d'un enfant séparé de ses parents et plongé dans le difficile
struggle for life du camp de prisonniers de Longhua. On voit ainsi
comment les obsessions de Ballard ont pu naître de cette confrontation dure et
précoce avec la guerre la plus meurtrière de tous les temps: l'auteur a assisté
très tôt à la subite destruction du monde calfeutré dans lequel il vivait
insouciant, et s'est vite trouvé confronté à la maladie, à la mort et surtout à
l'annihilation des moindres liens sociaux en raison de la lutte que chaque
prisonnier européen menait contre ses semblables pour sa survie quotidienne. Et
on ne peut s'empêcher de voir dans la fascination du jeune Jim pour les avions
américains et japonais les prémices de l'alliance entre orgasme et fracas de
voiture qui sera présente dans Crash —certes, je n'ai pas lu le livre,
mais je base cette hypothèse sur le souvenir que j'ai encore du film de
Cronenberg. De même que sa description mi enfantine mi glaçante du
fonctionnement social du camp de prisonniers peut être vue comme un condensé
saisissant des anticipations politiques de Ballard. Enfin, l'horreur
quotidienne, la soudaine disparition de la paix dans le fracas des bombes, des
cris et des morts évoquent les visions apocalyptiques de l'horreur.
Ce roman un peu à part dans le corpus ballardien constitue, par
son statut de témoignage —témoignage hybride en raison de son caractère
romanesque, mais témoignage quand même— une approche différente et originale
des obsessions de l'auteur: cette fois-ci, ce n'est pas la
science-fiction ou l'imagination qui permet d'approcher certains aspects de
notre présent, mais c'est un retour sur une expérience autobiographique
particulière, où dans laquelle l'auteur a vécu une douloureuse page de
l'Histoire et de la Guerre, qui offre une autre vision des thèmes ballardiens.
Ou comment un moment de la vie de l'auteur est aussi l'origine fondamentale
d'une vocation littéraire et d'un univers singulier. En cela cette forme
d'autofiction se rattache au pleinement à ces textes qui font de l'enfance la
source d'une vision artistique du monde (Les mots de Sartre, Les
400 coups de Truffaut ou encore L'enfant de Vallès). J'ajoute en
plus qu'un autre intérêt d'Empire du Soleil est de montrer un aspect
de la Seconde Guerre Mondiale que j'ignorais, victime que j'étais de ma vision
européo-centrée de cette période: j'ai ainsi pu avoir un petit aperçu des
conséquences de la guerre américano-japonaise sur certains civils.
À propos de Ballard, je signale l'existence sur le site d'arte de ce jeu
webdocumentaire que je n'ai pas encore testé, mais qui m'intrigue et a
d'ailleurs l'air fort intéressant... Si vous testez avant moi ce truc, ou si
vous l'avez déjà testé, vos commentaires sont les bienvenus sur ce blog déserté
(rêvons un peu).

Commentaires
houhou, c'est re-moi... cette fois, depuis Tikal !