Le choix de Sophie
Par Hurluberlu le vendredi 5 février 2010, 16:44 - livres (re)lus - Lien permanent
Oui,
ce blog est plus que moribond, mais quoique je n'aie pas fait de mises à jour
depuis, oh, trop longtemps, je me refuse à le voir disparaître définitivement.
Ce billet se veut donc le début d'une résurrection, avec l'espoir que les mises
à jour reviennent et qu'il ne se passe pas une semaine sans au moins un billet
(voire deux, mais ne rêvons pas trop fort). De fait, même si je n'en ai pas
rendu compte, j'ai bien sûr continué mes lectures —avec néanmoins un long mois
pendant lequel je n'ai rien lu. J'aurais bien dû m'imposer la règle de
retranscrire mes impressions de lecture, mais à force de procrastiner, je n'ai
finalement rien écrit. Pourtant ce ne sont pas les sujets qui manquent! Depuis
mon dernier et lointain post sur L'Empire du soleil, j'ai lu quand
même: bartleby et compagnie de Enrique Vila-Matas (remarquable),
Shutter Island de Dennis Lehane, Austerlitz de W.G. Sebald
(un excellent cru, aussi beau que Les anneaux de Saturne),
Ada ou l'Ardeur de Vladimir Nabokov (douce et sensuelle rêverie
amoureuse et incestueuse), Dans le café de la jeunesse perdue de
Patrick Modiano (admirable), Le livre de sable de Jorge Luis Borges
(j'ai préféré Fictions, mais ce recueil reste une merveille),
Sauvagerie de James G. Ballard (plus quelques une des nouvelles dans
les recueils édités par Tristram; décidément, Ballard est un auteur
fascinant...), Opération Shylock de Philip Roth (toujours aussi bon).
Et je ne parle pas des bandes dessinées que j'ai continué à lire à un rythme
soutenu... Mais voilà, plutôt que de m'astreindre à la discipline que je
comptais suivre au début de ce blog, j'ai eu un passage à vide de bloguisme, ce
qui a conduit à ce long silence que j'interromps aujourd'hui. Car Le choix
de Sophie est un des plus beaux romans que j'aie jamais lu, un texte
époustouflant qui m'a captivé et émerveillé pendant deux semaines où je me suis
plu à dévorer la prose envoûtante de William Styron.
Je ne dirai pas ici quel est le choix de Sophie que le titre annonce, car il n'est dévoilé au lecteur qu'à la toute fin du chef-d'œuvre. Mais de toutes façon, sa découverte est loin de constituer le seul intérêt du roman... Sophie est une jeune femme polonaise, catholique et rescapée d'Auschwitz. Son père, son mari et ses enfants firent partie des nombreuses victimes civiles de la barbarie nazie, et elle même n'a réchappé que de peu à la mort. Débarquée à New York, elle rencontre Nathan, un jeune homme tour à tour sympathique, irascible brillant, et parfois extrêmement odieux, puis un jeune "Stingo", narrateur de cette histoire et jeune romancier en herbe —un double auto-fictionnel de Styron, comme le laisse entendre son intérêt pour Nat Turner (j'ai d'ailleurs mis après cette lecture Les Confessions de Nat Turner sur ma longue liste de livres à lire bientôt). Tout au long des neuf cent pages du récit, Stingo raconte sa rencontre avec ces deux personnages, leur profonde amitié et leurs disputes, et la découverte progressive des secrets de chacun (dont in fine le fameux "choix" fait par Sophie).
Je regrette toujours un peu de ne pas lire les romans anglophones dans le texte, car c'est un effort que je pourrais fournir; pourtant, dans le cas présent, je suis plutôt content d'avoir lu Le choix de Sophie en français: car, sans être nul en anglais, je ne suis pas bilingue, et je pense que beaucoup des nuances de la prose à la fois recherchée et captivante de Styron, ainsi que nombre des détails des nombreuses intrigues et sous intrigues que recèle ce passionnant roman m'auraient en partie échappé, ce qui bien sûr ne m'est pas arrivé en lisant le livre en français, ce d'autant plus que la traduction m'est apparue excellente —fluide, raffinée, précise.
Le fait est que je n'ai jamais décroché de ce roman, allant parfois jusqu'à passer des nuit blanches pour progresser, savourant l'extrême finesse avec laquelle Styron donne une réelle profondeur psychologique à ses personnages, même secondaires (exemple: Leslie Lapidus), appréciant la force d'une petite histoire tragique au sein de la plus grande Histoire, tout aussi tragique, du XXeme siècle. La précision historique aussi bien pour rendre compte de l'Amérique de 1947 que de la Pologne avant et pendant la Seconde Guerre Mondiale ne manifeste jamais l'érudition de l'auteur, et pourtant on imagine les innombrables recherches et documentations nécessaires à Styron pour rendre compte avec la plus grande justesse des parcours de ses personnages.
Étant un grand insensible, je n'ai tiré aucune larme devant Le choix de Sophie —honte à moi, je n'ai d'ailleurs jamais pleuré devant un livre. Mais je mentirais en disant qu'il ne m'a pas ému. Et je mentirais encore si je le dénigrai: non seulement j'ai pris un grand plaisir de lecteur à la dévorer, mais en outre je suis certain qu'il s'agit d'un des livres les plus forts, importants et marquants de mon chaotique parcours de lecteur.
