Coups de Coeur

(Livre) Les émigrants de W.G. Sebald

W.G. Sebald2
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J’avais décidé de lire W.G. Sebald parce qu’il était cité et conseillé par Vila-Matas dans Le mal de Montano comme l’un des auteurs comptant le plus pour le narrateur obsédé d’écriture autobiographique: Sebald représentait à ses yeux, en même temps que Kafka ou que Pessoa, le genre d’écrivain atteint comme lui de la maladie de la littérature. J’ai donc choisi au hasard dans une librairie Les émigrants pour mieux découvrir l’auteur, attiré par la mystérieuse quatrième de couverture. Il s’agit de quatre courts portraits de personnes croisées par le narrateur, un “je” qui ressemble à l’auteur mais qui ne l’est pas entièrement. Et apparemment, le dernier portrait est en fait un mélange fictionnel de deux personnes réelles, dont l’une a croisé la trajectoire de l’auteur-narrateur. En fait, peu importe le lien entre fiction et réalité: c’est tellement bien écrit —et chapeau au traducteur, qui rend dans un français parfait et un style magnifique la prose de Sebald— qu’on se laisse porter par ces histoires mélancoliques d’errance personnelle et qu’on prend plaisir à croire entièrement aux récits, à connaître ces personnages, à parcourir leurs itinéraires. Le point commun des quatre récit, est, comme l’indique le titre du recueil, l’émigration: moins le déplacement définitif d’un territoire à un autre, d’une langue à l’autre, qu’un déplacement intime de l’esprit, empreint de neurasthénie et même de désespoir en raison d’un passé douloureux qui a marqué à jamais l’âme. Les quatre récits sont autant d’épisodes d’errance solitaire dans un univers où le malheur a frappé irrémédiablement. Le génie de l’auteur est de rendre par son œuvre cette solitude et ce désastre initial qui fonde le mal-être définitif où sont engluées ces existences désormais fragmentées. Sans que jamais le narrateur ne l’aborde frontalement, c’est de la Shoah qu’il est question, et de la difficulté pour ceux qui ont échappé au massacre de se savoir encore en vie, rescapés d’une horreur dont leurs parents, leurs proches, leurs amis ne sont pas revenus. D’où l’errance, la solitude et la crise existentielle qui traversent leurs âmes meurtries. D’où cette émigration non seulement réelle, mais surtout mentale, dans un univers séparé du monde des vivants, là où leur solitude malheureuse est incapable de trouver un réconfort et ne cesse d’interroger la raison sans pouvoir trouver de réponse. Ce sont quatre courts récits poignants, singuliers, qui retracent autant de vies mystérieuses qui ont compté dans le parcours du narrateur, qui par la langue, par le style, par la littérature retranscrit leur éternelle mélancolie. Le texte s’accompagne de photos évoquant les parcours, comme pour donner un surcroît de réalisme à ces histoires mineures qui ont rencontré un malheur majeur; pour rendre aussi à ces personnes évoquées la vérité de leur existence réelle et désespérée.

Les émigrants de W.G. Sebald

C’est donc un beau livre, où on se laisse porter par une langue sobre et juste, qui décrit la tragique mélancolie que le vingtième siècle européen inscrivit dans quatre destinées. Vous pourrez le commander ici.

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