Ô que je suis faible... Ô Seigneur, pourquoi as-tu profité sournoisement d'une de mes (nombreuses) coupables faiblesses? Car tu savais, Seigneur, que lorsque j'avais découvert il y a quelques années le DVD de Battle Royale, honnête série B japonaise reposant sur un concept de base à mon avis génial, je m'étais étrangement passionné pour ce film au point de le revoir je ne sais combien de fois... Je pense d'ailleurs toujours la même chose du film, même si cela fait longtemps que je n'ai pas revu ce chef d'œuvre ce bon petit film: le concept est vraiment une très bonne idée, il y a une certaine variation dans la succession des morts violentes (armes blanches allant de la faucille à la hache en passant par le couteau, armes à feu d'une grande diversité également, empoisonnements, etc.) qui fait qu'on ne se lasse pas; malheureusement, l'idée de départ de mélanger un gros kilo de Sa Majesté des Mouches, une pincée de Loft Story et autres télé-réalités nauséeuses, quelques gunfights sanguinolents et un Kitano tyrannique en survêtement ne tient pas la distance, car la fin est tellement lamentable que les promesses d'une bonne série B qui tache —de sang, bien sûr— sont annihilées et que le film n'atteint pas le degré de démence qui aurait pu en faire un film culte. Pour mes éventuels lecteurs toujours présents après cette longue introduction, voici la bande annonce (en vf) expliquant le principe génial du film (dommage donc que l'oeuvre ne tienne pas la distance):


Battle Royale - BA (Fr)

Mais revenons à mon achat à la con. Pourquoi ai-je non seulement acheté, mais, pire encore, lu ce truc—c'est en fait le roman nippon dont le film est l'adaptation? Ben, justement, d'abord ce fut l'espoir de retrouver une version originelle non polluée par le happy end de rigueur. S'ajouta à cela le désir de lire une version non expurgée de scènes violentes, voire osées, que le film aurait éventuellement pu édulcorer ou omettre. Et puis, c'était l'envie d'avoir la version longue des exploits sanguinaires d'une classe de troisième condamnée pendant toute la longueur d'un roman à s'entre-tuer allègrement sur une île déserte. Surtout, je crois aussi que j'avais envie de me vider le cerveau, et qu'un bon gros best-seller constitue une parfaite lecture estivale pour griller définitivement quelques neurones. Enfin, je suis étrangement dans une période de lectures japonisantes —avant Le goût des orties j'avais lu Rendez-vous secret de Kobo Abe, lecture finalement décevante et douloureuse dont j'ai préféré ne pas rendre compte, et je suis au milieu d'un autre Tanizaki (lequel? Patience)— et il me fallait, entre deux lectures exigeantes, de quoi décompresser un peu avant de repartir à l'attaque de ce vaste continent littéraire.

Mais je cesse ici de me trouver des circonstances atténuantes. Parce que j'ai quand même honte d'avoir cédé à la tentation de l'achat d'un truc que je subodorais ne pas être terrible (et mes prévisions se révélèrent exactes). Parce que même si j'ai dévoré le roman, en pleine otaku-attitude, je trouve lamentable d'avoir eu ce comportement de geek crétin. Parce que la connerie a des limites et que je les ai alertement franchies.

Venons-en cependant au roman. Car techniquement c'est un roman: bourré de clichés narratifs, de psychologie à 2 centimes, de personnages caricaturaux, prévisibles et surtout un peu cons, en un mot, de défauts irrécupérables... De plus, je connaissais déjà l'histoire, et seulement quelques incohérences présentes dans le film étaient justifiées, ou bien juste quelques détails ou précisions variaient. Mes attentes et mes espoirs furent donc déçus, ce qui ne m'empêcha pas de terminer le livre dans l'espoir qu'au moins la fin fût plus cohérente que l'informe gloubiboulga qui en tenait lieu dans le film: certes, c'est un peu mieux scénarisé dans le roman que le grand n'importe quoi total de Fukasaku, mais c'est pas beaucoup plus intelligent non plus. Au moins le film avait l'avantage d'être court, en moins de deux heures c'était plié. Tandis que le roman est un gros pavé qu'il faut se farcir en entier. Avec un cliché par page. Et avec des métaphores et des comparaisons d'un ridicule achevé, comme par exemple: "elle restait là, immobile, comme une Vénusienne larguée sur Pluton" ou encore "Au cours du jeu, sa froideur et sa cruauté étaient apparues en grand écran technicolor" ou même de la philosophie de bazar comme: "Mon oncle disait que le rire est un élément de important pour maintenir l'harmonie entre les choses, et qu'il représente l'ultime échappatoire quand il n'en reste plus d'autre... Tu comprends ce que ça veut dire, toi, Sugimura? Moi, je n'ai pas encore bien saisi le sens de cette phrase". J'arrête là le jeu des citations, mais il y en a comme ça des kilomètres tirant indéfiniment à la ligne.

Mais je serai cependant mensonger si je n'avouais pas un certain plaisir de lecteur à tourner les pages: d'abord, parce que les descriptions de meurtres sont quand même plus réussies que les effets spéciaux cheap du film auxquels on ne croyait pas deux secondes. Ensuite, parce que j'ai retrouvé d'une autre façon une partie du plaisir cinéphage que j'éprouvai en voyant le film. Il y a toujours quelques bibelots kitsch dans une maison, que l'on garde pour des raisons futiles ou importantes, dont on reconnaît en son for intérieur le caractère suranné et vulgaire, mais qu'on ne veut absolument pas balancer à la poubelle quand bien même on est pleinement conscient tout leur mauvais goût. Battle Royale, le film comme le roman, fait partie de ce genre d'accessoires lamentables ornant ça et là ma culture personnelle. Je leur reconnais bien volonté leur aspect définitivement kitsch, mais l'admiration que j'ai pour l'idée trash à la base du récit fait que je suis prêt à assumer toutes les niaiseries qui en découlent. C'est kitsch, ça a un je ne sais quoi de vraiment naze, mais finalement j'aime bien le plaisir que je prends à lire le roman ou voir le film en raison de la séduisante fulgurance de départ —cette idée absurde sur laquelle se fonde le roman. J'ai honte d'en prendre tant de plaisir, mais tant pis. Après tout, ce n'est ni le premier, ni sans doute le dernier élément kitsch de ma culture personnelle. Et il faut aussi s'être coltiné ce genre de fadaises pour apprécier d'autant mieux des monuments littéraires ou cinématographiques autrement plus éblouissants. Une sorte de savoureux plaisir coupable, un péché mignon un peu pervers, une tentation lamentable, un résidu de mauvais goût décidément inexpugnable, une honteuse délectation morbide: voilà tout ce qu'est pour moi Battle Royale. Je sais bien que le truc est difficilement défendable, mais je ne peux nier que je l'aime nonobstant, ou peut-être en raison de tous ses défauts.