Pinocchio (de Winshluss)
Par Hurluberlu le samedi 20 décembre 2008, 23:34 - livres (re)lus - Lien permanent
Le
Pinocchio de Winshluss est certainement la meilleure bande dessinée
que j'aie lue cette année, un chef-d'oeuvre qui dépasse en qualité les
précédents ouvrages de l'auteur (en vrac: Smart Monkey, Pat
Boon et Welcome to the Death Club), lesquels mettaient pourtant
déjà la barre très haut. Contrairement à ce que laisse supposer son titre, il
ne s'agit pas vraiment d'une adaptation dessinée du roman de Collodi. Ou
plutôt, c'est une adaptation tellement libre que le récit initial sert plutôt
de trame très lâche qui permet à l'auteur d'y broder son propre univers
sarcastique et délirant. Et puis, plutôt que du récit de Collodi, Winshluss
s'est surtout inspiré de Disney: moins le film Pinocchio que l'univers
disneyen étendu, de Blanche Neige à Bambi (explicitement
cités, d'ailleurs). Sauf que Winshluss entend pervertir le monde enchanté de
Disney par l'introduction des éléments sordides tirés de notre triste présent:
ainsi, l'île enchanté n'est pas le disneyland merveilleux que les publicités
promettent, mais un enclos puant et sordide où les enfants sont vite déçus;
Mangefeu est un immonde capitaliste exploiteur d'enfant martyrisés...
D'ailleurs, la perversion des codes du cartoon et de l'enchantement
gagne tout le conte: Pinocchio lui-même n'est pas un pantin de bois, mais un
robot tueur surperfectionné; sa conscience n'est pas incarnée par un criquet,
mais par un cafard égocentrique et paresseux; les sept nains de blanche neige
sont des salopards nécrophiles et sadomasochistes, etc.
Winshluss déploie une invention impressionnante, et un talent graphique époustouflant. On a l'impression qu'il pourrait tout dessiner vu l'aisance qu'il démontre. Il ne s'agit cependant pas d'une virtuosité gratuite et déplacée, car chaque planche et même chaque case sont justifiées. De fait, l'auteur alterne plusieurs styles graphiques en fonction des scènes: on prend plaisir à toutes ces courtes histoires, mais certaines sont glaçantes et effrayantes, tandis que d'autres font rire à gorge déployée, et le dessin changeant rend donc compte du différent statut de ces séquences. Surtout, comme pour ces précédents livres, l'auteur s'est imposé une contrainte majeure: faire une bande dessinée muette —seules les séquences avec Jiminy le cafard, ou presque, contiennent du texte. Il s'agit donc de raconter un Pinocchio aux adultes par la seule puissance du dessin, et l'auteur réussit brillamment à nous emporter dans son univers déjanté.
C'est une vraie jubilation que de (re)lire ces presque deux cents pages tant le rythme est parfaitement lancé: on prend plaisir à se demander où l'auteur va nous emmener à si grande vitesse, et dès le début on comprend que le conte de Collodi sera joyeusement trahi pour laisser place à l'univers de Winshluss. Un univers qui n'est pas seulement une douce subversion du conte et du dessin animé: c'est surtout une remise en cause de l'ordre établi, non seulement celui formel des codes classiques du conte enfantin, mais plus généralement celui des codes sociaux qui gouvernent notre présent: Pinocchio devient saboteur d'une entreprise puante, Jiminy refuse d'entrer dans le monde du travail (de merde) et de perdre sa liberté, le fanatisme religieux devient la première victime de son terrorisme aveugle. Le tout sans quasiment aucun texte, mais avec un talent graphique qui épate le lecteur à chaque planche.
Alors, pour Noël et même après, achetez et dévorez cet ouvrage de bande dessinée qui est une véritable tuerie (dans tous les sens du terme, d'ailleurs, car nombreux sont les morts qui jonchent les planches du livre)!
